ANALYSES

Les élections fédérales allemandes de 2021 : quel programme pour les Verts en matière de défense ?

Interview
21 avril 2021
Le point de vue de Gaspard Schnitzler


Alors que les élections fédérales allemandes se tiendront le 26 septembre prochain, Annalena Barebock vient d’être désignée comme cheffe de file du parti Vert allemand (Bündnis 90/Die Grünen). L’occasion de faire le point sur le programme des Verts en matière de défense et de sécurité alors que ceux-ci pourraient se voir confier le portefeuille des Affaires étrangères ou de la Défense selon le jeu des coalitions. Le point avec Gaspard Schnitzler, chercheur à l’IRIS.

Alors que depuis les élections fédérales de 2017 une « grande coalition », rassemblant l’Union chrétienne-démocrate (CDU), l’Union chrétienne-sociale (CSU) et le Parti social-démocrate (SPD) est à la tête de l’Allemagne, les Verts pourraient bien faire leur retour dans le prochain gouvernement allemand et se voir confier le portefeuille des Affaires étrangères ou de la Défense. Un tel scénario est-il probable ?

En effet, les derniers sondages outre-Rhin donnent en moyenne l’Union (CDU/CSU) gagnante aux prochaines élections fédérales, avec 29% des intentions de vote, juste devant les Verts, crédités de 21% des intentions de vote et loin devant le SPD (15,5%). Ces chiffres confirment la tendance à l’œuvre ces dernières années : alors que les résultats des partis gouvernementaux (CDU/CSU et SPD) n’ont cessé de chuter, passant de près de 50% des voix en 1983 à environ 33% lors des élections de 2017 pour la CDU/CSU, et de 43% au début des années 1980 à 20,5% en 2017 pour le SPD, le score des Verts a quant à lui fortement progressé, passant de 5% en 1990 à près de 9% en 2017 (avec un pic à 10,7% lors des élections de 2009). Par ailleurs, les Verts participent déjà à 11 des 16 gouvernements régionaux (Landesregierungen) et viennent de remporter en mars 2021 pour la seconde fois les élections régionales d’une des régions les plus stratégiques d’Allemagne, le Bade-Wurtemberg, avec 32,6% des voix. Dès lors, la constitution d’une coalition gouvernementale incluant les Verts semble plus que probable, que ce soit sous un format « noir, rouge, vert » (soit CDU/CSU, SPD, les Verts) ou « Jamaika » (CDU/CSU, FDP, les Verts). Dans un tel scénario, si la CDU/CSU reste majoritaire et qu’elle forme une coalition avec les Verts ces derniers auront le poste de ministre des Affaires étrangères, ainsi que le veut la tradition en Allemagne (le parti minoritaire dans la coalition obtient les Affaires étrangères et le parti majoritaire la Défense). Mais cela ne veut pas dire que les Verts ne seront pas influents dans le domaine de la défense. La constitution de coalitions en Allemagne donne toujours lieu à des négociations dont les résultats sont consignés dans un contrat de coalition (Koalitionsvertrag), qui permet aux partis concernés de s’accorder sur un programme commun pour la législature à venir. Or, on se souvient que dans le contrat de coalition actuel le SPD avait mis en avant la question du contrôle des exportations d’armement pour se distinguer de la CDU/CSU. Il ne fait dès lors aucun doute que les exportations d’armement, les opérations extérieures, l’OTAN, la PSDC, ou les programmes d’armement structurants (Eurodrone, SCAF, MGCS…) seront au centre des futures négociations en cas de coalition CDU/CSU-Verts.

Mi-mars, les Verts ont publié leur programme prévisionnel pour les élections de septembre, qui devra être définitivement adopté à l’occasion de la conférence du parti qui se tiendra du 11 au 13 juin. Que révèle-t-il de la ligne politique du parti en matière de politique de défense et de sécurité ? Cette dernière a-t-elle évolué ?

Le positionnement des Verts sur les questions de défense et de sécurité souffre du clivage  entre deux tendances idéologiques opposées au sein du parti : les Fundis (ou « fondateurs »), ancrés à gauche, de tradition pacifiste, anti-militaristes et anti-OTAN (ils se rapprochent sur ce point de la ligne politique du parti Die Linke), et les Realos (ou « réalistes »), plus libéraux, en faveur d’une politique de défense « pragmatique » qu’ils souhaitent à la hauteur des responsabilités qui incombent à l’Allemagne. C’est avant tout cette ligne politique, à laquelle appartient d’ailleurs la tête de liste du parti aux prochaines élections fédérales Annalena Baerbock, qui a pris le dessus ces dernières années.

Ainsi, à titre d’exemple, alors que les Verts étaient traditionnellement opposés aux interventions armées de la Bundeswehr « hors zone » (soit en dehors du territoire national et des pays de l’OTAN) et en dehors d’un cadre « humanitaire », la position du parti a progressivement évolué, notamment avec la nomination de Joschka Fischer au poste de ministre des Affaires étrangères (1998-2005). Ce dernier autorisa le premier déploiement coercitif de la Bundeswehr (dans le cadre de l’opération Allied Forces de l’OTAN en 1999) et par la suite l’intervention allemande en Afghanistan (2001). La rupture avec les racines pacifistes du parti est définitivement entamée en 2002 lorsque les Verts inscrivent dans leur programme que les opérations militaires hors du champ traditionnel d’action de la Bundeswehr sont « légitimes » dès lors qu’elles se font sous mandat de l’ONU. Depuis, le parti a voté à plusieurs reprises en faveur de déploiements de l’armée allemande ou du renouvellement de ses mandats (i.e. la contribution de la Bundeswehr à l’opération Irini, à la FINUL et à la MINUSMA), même s’il n’hésite pas à s’abstenir (i.e. Atalante et EUTM Mali) voire à s’opposer à certains renouvellements (i.e. Sea Guardian et Resolute Support).

Sur les 136 pages du programme prévisionnel des Verts, 5 sont consacrées aux questions de défense et de sécurité, sous le titre « Nous défendons la paix et la sécurité » (pages 130 à 134). Centré sur la paix, ce chapitre prévoit notamment d’accorder davantage de moyens à la prévention des conflits, de renforcer le rôle des femmes dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité conformément à la résolution 1325 de l’ONU (dite « Femme, paix, sécurité »), ainsi que de développer le rôle du Conseil de l’Europe et de l’OSCE. Il prône également le désarmement nucléaire, la limitation des exportations d’armes ainsi que le renforcement de leur contrôle (i.e. instauration d’un droit de recours pour les ONG, transfert des compétences en matière de contrôle du ministère de l’Économie vers le ministère des Affaires étrangères). Enfin, le programme des Verts prévoit de soumettre l’usage de capacités cyberoffensives par la Bundeswehr au contrôle du Bundestag, de mieux encadrer les déploiements de la Bundeswehr et de moderniser cette dernière.

Que peut-on/doit-on retenir de ce programme ?

En matière de politique de défense et de sécurité, un élément me semble essentiel à retenir : l’ambiguïté des propositions qui reflète le clivage au sein du parti entre la branche originelle et celle plus progressiste. En effet, si les thèmes habituellement chers aux Verts sont bien présents (le désarmement nucléaire, le contrôle des exportations, l’OTAN, les opérations extérieures…), le positionnement alterne entre une ligne dure, qui semble difficilement compatible avec la perspective d’une coalition gouvernementale, et une ligne plus souple qui semble confirmer la rupture entamée et rendrait la conclusion d’un « contrat de coalition » possible. Ainsi, bien que le programme s’oppose à l’objectif de 2% du PIB de dépenses militaires qu’il qualifie d’« arbitraire », il se dit en faveur d’une loi de planification des défenses d’équipements (à l’instar de la LPM française), pour fixer à moyen et long termes les crédits alloués aux programmes d’équipements majeurs, tout en renforçant bien évidemment le contrôle du Bundestag en la matière. En matière d’armement, d’un côté le document appelle sans surprise au désarmement nucléaire, à la réduction des exportations d’armes et à la mise en place d’un contrôle des exportations d’armement au niveau européen, de l’autre il ne rejette pas catégoriquement l’usage de systèmes d’armes autonomes (tant que leur usage ne viole pas « les principes éthiques et le droit international » et qu’ils sont « soumis à un contrôle humain »). Par ailleurs, le texte prône une modernisation de la Bundeswehr afin que « les alliés puissent compter sur l’Allemagne » et n’exclut pas l’engagement de la Bundeswehr à l’étranger, dès lors qu’il « s’intègre dans un système de sécurité collective mutuelle ». Il insiste également sur la nécessité d’éviter les doublons et « de combler les lacunes capacitaires » dont souffre l’UE, appelant à davantage de « mise en commun des capacités militaires ». On peut donc s’attendre à ce que les Verts ne se prononcent pas en faveur d’un arrêt des programmes de coopération en cours en matière d’armement (MGCS, SCAF, Eurodrone…), ni ne remettent en cause l’accord franco-allemand relatif au contrôle des exportations entré en vigueur fin octobre 2019. En revanche, il n’est pas exclu que le parti soutienne une interprétation plus restrictive de cet accord, une position qui devrait néanmoins être atténuée par le passage du statut de « parti de l’opposition » à « parti de gouvernement » et qui ne se distinguerait pas tant de la position déjà soutenue par le SPD au pouvoir. Enfin, l’appartenance de l’Allemagne à l’OTAN n’est plus remise en question – le document appelle à clarifier le positionnement stratégique de l’Alliance par une analyse commune des menaces – tout comme la PSDC, qui selon les Verts « présuppose une réelle politique étrangère commune » et devrait faire l’objet d’un « contrôle parlementaire fort ».
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