ANALYSES

« Les prises de position politiques et médiatiques sur l’avenir se sont concentrées sur le sport masculin »

Presse
26 février 2021
La décennie 2010 a marqué un tournant majeur dans le développement du sport au féminin. Mais alors que le développement de la féminisation repose sur la pratique sportive et sur sa médiatisation, le sport au féminin s’est trouvé, depuis un an, lourdement affecté par le contexte de la pandémie. Privées de compétitions, absentes des retransmissions et des réflexions sur l’avenir du sport, les sportives se sont retrouvées plongées dans un anonymat à peu près total, que certaines venaient à peine de quitter.

Néanmoins, la fragilité du modèle économique du sport féminin a joué, du moins dans un premier temps, un rôle paradoxalement protecteur. En effet, dans la plupart des sports collectifs, les clubs féminins restent aujourd’hui largement dépendants des subventions des collectivités (entre 25 et 60 % des budgets, selon les disciplines), des aides fédérales ou encore du soutien des clubs masculins, auxquels les équipes féminines sont parfois affiliées (en particulier dans le football, et, dans une moindre mesure, dans le rugby). Si cela maintient ces clubs dans une forme de fragilité, l’affaiblissement de leurs ressources n’a pas été au même niveau que celui de leurs homologues masculins.

Cette dépendance rappelle toutefois la difficulté de ces clubs à générer des revenus. Avec des droits TV et des indemnités de transferts quasi inexistants, l’économie du sport au féminin se caractérise aussi de façon plus problématique par la faiblesse des revenus issus de la billetterie et du sponsoring. L’inquiétude est grande concernant la volonté des partenaires privés à maintenir leur engagement en cette période de crise.

Sur le volet dépenses, le sport au féminin a, dans un premier temps, été relativement préservé des effets de la crise. Les dispositifs d’aide mis en place par l’Etat (chômage partiel, prêts garantis, etc.) ont permis de limiter les dégâts, du moins tant que les compétitions étaient à l’arrêt pour ce qui concerne le chômage partiel.

Laissées pour compte

Au-delà de ces considérations économiques, c’est plus généralement la place donnée au sport féminin qui est apparue de façon plus saillante à l’occasion de cette crise. Ainsi, les prises de position politiques et médiatiques sur l’avenir du sport se sont concentrées sur le sport masculin professionnel, en particulier sur ses disciplines les plus médiatiques.

Rares, pour ne pas dire inexistants, sont les colloques ou articles pour penser le « sport d’après » qui portent ne serait-ce qu’en partie sur le sport au féminin. Or, les défis et les questionnements ne manquent pas : statut, modèle économique, stratégies de communication, etc.

Nombre d’instances sportives ont adopté des positions pour le moins asymétriques selon que les mesures concernaient le versant masculin ou féminin de leur discipline. A titre d’exemple dans le football, alors que les championnats anglais et espagnols ont été interrompus en mars 2020, les compétitions masculines de 1re division ont pu reprendre pour finir la saison, alors que les joueuses de 1re division se sont vu opposer l’impossibilité de poursuivre en raison de la crise sanitaire.

De même, le président de l’AS Nancy Lorraine, Jacques Rousselot, déclarait en juin 2020 qu’il suspendait, provisoirement espérait-il, les dépenses à destination de sa section féminine, dans la mesure où il fallait, en cette période, « sauver l’essentiel », c’est-à-dire la section masculine. Ces exemples viennent rappeler le manque de reconnaissance et de légitimité du sport au féminin.

Depuis plusieurs années déjà, la question du développement du modèle du sport au féminin se pose. Copier son homologue masculin ? Créer une approche hybride ? Imaginer un modèle ex nihilo ? Les difficultés actuelles invitent plus que jamais à ouvrir de façon plus ambitieuse le débat. Plusieurs axes de réflexion peuvent être ici esquissés.

Entendre les premières concernées

D’abord, la question de l’ancrage territorial des clubs peut constituer un axe de développement prometteur. Engager, au sein des clubs féminins, un travail de fond sur le sujet pourrait offrir une image renouvelée du sport professionnel ou semi-professionnel, susceptible ainsi d’attirer davantage l’attention de partenaires privés et publics. De la même façon, la concentration du capital et du talent sportif au sein de quelques clubs constitue un enjeu pour l’attractivité et la survie du spectacle sportif.

Ensuite, au regard de l’évolution de la gouvernance du sport avec une place croissante des sportifs et sportives, il est essentiel qu’ils aient voix au chapitre. L’évolution extrêmement rapide du sport au féminin a bouleversé nombre de perceptions, et il est nécessaire d’entendre les attentes des premières concernées. En lien avec cela, la recherche sur le sport au féminin doit se poursuivre. Ce n’est qu’en brossant un portrait précis et fidèle à la réalité qu’un futur pourra s’esquisser.

Enfin, ces différentes évolutions passent par une prise de conscience de l’intérêt commun des parties prenantes du sport au féminin à développer une véritable ambition. Des initiatives existent afin d’engager des réflexions et actions dépassant le cadre de chaque discipline sportive. Citons l’association Sport féminin & Co regroupant cinq clubs de l’agglomération clermontoise de disciplines différentes, permettant une mise en commun des compétences et des réflexions, aujourd’hui plus que jamais essentielle.

Ainsi, il convient d’accentuer ce mouvement afin de permettre un développement à la fois plus robuste et plus autonome du sport au féminin. S’il est devenu commun de dire que la femme est l’avenir du sport, il serait temps désormais qu’elle soit son présent.
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