ANALYSES

Nouvelle crise migratoire aux frontières de l’Europe

Presse
6 mars 2020
Mercredi, les ministres des Affaires étrangères des 27 se sont réunis de manière extraordinaire à Bruxelles pour évoquer la situation extrêmement tendue à la frontière gréco-turque. La Turquie a en effet indiqué ne plus appliquer l’accord qu’elle avait conclue avec l’UE en 2016 et qu’elle ne s’opposerait pas au départ des réfugiés syriens vers l’Europe. Alors, Edouard, s’agit-il d’un remake de la situation de 2015 ou les Européens vont-ils réussir à s’entendre et à élaborer une solution commune ?

Nous ne sommes pas du tout dans la même situation qu’en 2015. Alors qu’en 2015 les Européens s’étaient littéralement déchirés sur la question de la gestion des flux de personnes arrivant en Grèce et en Italie, aujourd’hui les Européens ont arrêté une position commune relativement facilement. Ça, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise c’est que cette position est celle que défendait Orban en 2015 et qu’elle ne règle aucun des problèmes auquel l’Europe est et sera confrontée en matière migratoire. D’ailleurs, Viktor Orban ne s’y est pas trompé. Au sortir d’une réunion du Groupe de Visegrad, ce groupe de 4 Etats d’Europe centrale, le premier ministre hongrois s’est félicité de la fermeté affichée par l’Europe. La réponse européenne à l’enjeu migratoire est exclusivement sécuritaire. Et, l’UE tente d’apparaître comme une victime du chantage turc alors que la signature de l’Accord UE / Turquie en mars 2016 ouvrait la voie à un tel chantage. Et, sans légitimer aucunement la politique de la Turquie, on ne peut ignorer la situation dans ce pays. Directement frontalière de la Syrie, qui est toujours en guerre et où elle a récemment perdu des militaires, la Turquie a accueilli quasiment 4 millions de réfugiés depuis le début du conflit.

Justement, cette situation n’était-elle pas prévisible ? Au moment de la signature de l’accord avec la Turquie, certaines voix avaient alerté sur ces risques d’utilisation politique par la Turquie de cette question des flux migratoires.

Si tout à fait, la situation actuelle était d’autant plus prévisible que la Turquie a régulièrement brandi cette menace depuis la signature de l’Accord. Ce que cela démontre, selon moi, c’est l’échec (qui était prévisible également) des politiques d’externalisation des frontières de l’Union européenne. En confiant la gestion des frontières européennes à un Etat tiers comme la Turquie (ou, dans une moindre mesure, aux gardes côtes libyens), l’Union se met dans une relation de dépendance très grande. Elle répercute en fait sur ces pays ses blocages internes et son incapacité à apporter une réponse pérenne à cette situation. Car, au-delà du caractère précaire et dangereux des situations dans lesquelles sont ces personnes déplacées – situations que nous cautionnons de facto – nous devons avoir conscience qu’en favorisant l’installation durable dans des conditions indignes à nos frontières nous préparons les crises de demain.

Comment sortir de cette situation de crise ?

Difficile de répondre. D’autant qu’il serait nécessaire pour y répondre convenablement d’avancer enfin vers une politique commune d’asile ; or ce dossier est bloqué depuis mars 2016 à Bruxelles en raison des fortes oppositions au sein du Conseil. Dans l’immédiat, il sera impossible de sortir de cette situation sans renouer les fils du dialogue avec la Turquie pour mieux partager les efforts consentis. C’est dans l’évolution de la relation entre l’Europe et la Turquie que nous verrons si l’Europe est capable ou non d’assumer sa souveraineté. Le Pacte sur les migrations qui doit être rendu public fin mars marquera-t-il une étape en ce sens ?  On ne peut que l’espérer…
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