ANALYSES

Élections en Guinée, quels enjeux ?

Interview
28 février 2020
Entretien avec Gilles Yabi, président de WATHI, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.
 


Le 1er mars prochain, les Guinéens auront à choisir de nouveaux députés mais également à se prononcer sur un projet de nouvelle Constitution. Ce changement de la Loi fondamentale — qui n’est pas simplement une révision — suscite des manifestations depuis plusieurs mois et un Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), réunissant des membres de la société civile, des syndicats ainsi que des partis d’opposition, a été créé en avril 2019. Malgré des propositions plutôt progressistes dans le texte soumis à référendum, la vraie question qui se pose est la suivante : pour ou contre la possibilité d’un troisième mandat d’Alpha Condé, ce que lui interdit la constitution actuelle. Entretien avec Gilles Yabi, président de WATHI, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.La question de l’adoption d’une nouvelle Constitution guinéenne cristallise toutes les tensions et se focalise sur une plus que probable nouvelle candidature du président Alpha Condé, même si elle n’a pas encore été formellement annoncée. Comment comprendre qu’une modification constitutionnelle puisse en quelque sorte remettre les compteurs à zéro, comme si le président Condé n’avait pas déjà effectué deux mandats ?

Il n’y a dans le fond rien de surprenant : la constitution actuelle de la Guinée adoptée en 2010 à la fin d’une période de transition a non seulement inscrit le principe de limitation à deux du nombre de mandats présidentiels de cinq ans mais aussi verrouillé cette disposition en la rangeant parmi les articles qui ne peuvent pas faire l’objet d’une modification par une révision constitutionnelle. Il est également explicitement écrit que « nul ne peut faire plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non ».

Dans ces conditions, soit le président Condé choisissait de respecter les termes de la constitution sur la base de laquelle il a été élu en 2010 et réélu en 2015 et préparait sa sortie à la fin de cette année 2020, soit il avait l’intention de rester au pouvoir ou en tout cas de garder cette possibilité jusqu’au bout, et il n’avait comme seule option que de proposer un changement de Loi fondamentale.

Il y a plusieurs précédents dans la région et sur le continent dans les pays où il y a une limitation de mandats : plutôt que d’assumer une volonté de se débarrasser de ce principe, les pouvoirs préfèrent recourir à une manœuvre qui respecte formellement l’État de droit ou qui ne la viole pas de manière incontestable. Le changement de constitution permet de proclamer une nouvelle République et de faire comme si les mandats effectués sous une ancienne constitution ne comptaient plus.

Le contrôle politique des juridictions constitutionnelles permet de s’assurer ensuite de la validation d’une candidature d’un président sortant qui veut rester coûte que coûte. En Guinée, concrètement, si une nouvelle constitution est déclarée approuvée par référendum, si le président Condé présente sa candidature à l’élection présidentielle en fin d’année, ce sera à la Cour constitutionnelle de la déclarer recevable ou non.

Comment expliquez-vous les manifestations depuis plusieurs mois, ayant entraîné des dizaines de morts, la création d’un Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), lorsque dans d’autres pays comme au Togo, les réactions populaires se sont révélées plutôt timorées ?

Les pays ont chacun leur histoire politique particulière. Le Togo, ce n’est pas la Guinée. Il y a de nombreux traits communs mais aussi des différentes marquantes dans les trajectoires politiques récentes. Au Togo, Faure Gnassingbé est au pouvoir depuis 15 ans mais il assure la continuité d’un système mis en place par son père Eyadéma Gnassingbé, un système dont le premier pilier est l’armée et l’appareil de répression et de contrôle sécuritaire. Le recours à la violence d’État a sensiblement diminué mais il n’a pas disparu et la peur encore moins. Malgré cela, il y a eu des manifestations massives contre le régime qui avaient surpris en 2017 et 2018.

Le manque de résultat de cette mobilisation politique a peut-être découragé pour longtemps les Togolais les plus hostiles au pouvoir en place. Il faut aussi comprendre qu’au Togo, ce n’est pas la dernière révision constitutionnelle, en 2019, qui a permis au président de se présenter pour un quatrième mandat. Il n’y avait pas de limitation du nombre de mandats au moment de l’arrivée au pouvoir de Faure Gnassingbé en 2005. La révision de 2019 a plutôt restauré la limitation de mandats — revendiqué par l’opposition depuis plusieurs années — sauf que le décompte ne commence qu’à partir du scrutin présidentiel de cette année. Faure Gnassingbé n’avait donc pas d’effort particulier à faire pour obtenir la validation de sa candidature.

En Guinée, les données sont différentes et les contestations politiques n’ont quasiment jamais cessé depuis la fin des années de présidence de Lansana Conté, décédé en 2008. Il y a ensuite eu ensuite une période de transition militaire chaotique avant la stabilisation qui a permis d’organiser une élection présidentielle en 2010. La scène politique, en Guinée, est plus équilibrée entre les partisans du pouvoir et ceux de l’opposition représentée surtout par deux partis bien implantés et organisés.

Alpha Condé a gagné le scrutin présidentiel en 2010 au second tour après avoir été largement distancé par l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, aujourd’hui encore son premier adversaire politique. Alpha Condé et son parti, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) ne domine donc pas de manière outrageuse le champ politique du pays comme le font Faure Gnassingbé et son parti UNIR (Union pour la République) qui a hérité de la machine huilée du parti unique de son père, le Rassemblement du peuple togolais (RPT).

Le Président Alpha Condé se dit, sur ce sujet, imperméable aux critiques de la Communauté internationale tout en cherchant, paradoxalement, le soutien de la Russie et de la Turquie. Comme d’autres, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, a récemment fait part de son souci d’apaisement en Guinée, car si la situation venait à se dégrader il pourrait y avoir des répercussions dans les pays voisins. Selon vous, peut-il y avoir des implications géopolitiques suite à ce référendum ? Quels scenarii pourraient se profiler ?

Il faut d’abord se mettre d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de communauté internationale exprimant un point de vue donné sur une situation politique comme celle de la Guinée. La Russie, la Turquie, la Chine font autant partie de la communauté internationale que les États-Unis, la France ou l’Union européenne. Le président Condé met en avant sans surprise la souveraineté de la Guinée sur une question politique interne comme celle de l’organisation d’un référendum constitutionnel.

Les voix qui s’expriment au niveau international ne peuvent qu’alerter sur la montée des violences, les risques d’alimenter l’instabilité régionale, sans prendre parti pour ou contre la tenue d’un référendum. Il y a bien sûr des enjeux géopolitiques qui ne sont jamais très éloignés d’enjeux économiques. La Guinée détient des ressources naturelles exceptionnelles, notamment la bauxite et le fer, dont une partie est exploitée par des firmes multinationales diverses.

La Russie a des intérêts importants en Guinée et il n’est pas anodin que le seul diplomate qui se soit exprimé publiquement l’an dernier sur la question d’un éventuel changement de constitution ait été l’ambassadeur de la Russie. Il avait déclaré que « les Constitutions ne sont ni dogmes, ni Bible, ni Coran, mais s’adaptent à la réalité ». Le diplomate a quitté ses fonctions quelques mois plus tard pour devenir le chef de mission en Guinée du géant russe de l’aluminium, Rusal. Mais Alpha Condé a également de solides amitiés dans les milieux d’affaires français et c’est l’entreprise Aéroports de Paris (ADP) qui gère l’aéroport de Conakry. Je crois que les évolutions politiques du pays au cours des prochains mois dépendront avant tout des dynamiques internes. Personne n’a, a priori, intérêt à ce que la crise dégénère, se prolonge et fragilise davantage une région ouest-africaine déjà fort troublée.
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