ANALYSES

Marine Le Pen « représentante de Poutine » : quand le débat public verse dans le manichéisme

Presse
17 mai 2019
Selon la tête de liste LREM aux élections européennes Nathalie Loiseau, Marine Le Pen serait une «représentante de Poutine». Accuser l’adversaire d’être «le parti de l’étranger», est-ce le dernier levier d’une campagne à bout de souffle?

L’expression rappelle la guerre froide: les communistes étaient le parti de l’étranger, ce qui sous-entendait que l’on ne pouvait être révolutionnaire ou anti-impérialiste que si l’on était stipendié par l’ennemi. Employer le terme était plutôt connoté extrême-droite à l’époque: argent de Moscou et manipulations du KGB.

Lors de son appel de Cochin, Jacques Chirac a aussi accusé VGE de représenter un parti de l’étranger inféodé aux Américains, mais personne n’a pensé que c’était la chose la plus subtile qu’il ait jamais dite.

Il s’agit d’un processus rhétorique de criminalisation proche du complotisme ; il consiste à réduire l’opposition d’idées à une cause ignoble et diabolique. Des manipulations étrangères, donc des intérêts occultes expliqueraient que les populistes s’opposent au progressisme, c’est-à-dire au mouvement raisonnable de l’histoire. Une confrontation idéologique qui a des racines sociales et culturelles profondes est ainsi assimilée à la crapulerie de ses dirigeants (et à la niaiserie de ses partisans). C’est, si l’on préfère, une variante d’un vieux sophisme, l’argument ad personam: votre thèse est fausse parce que vous êtes une personne mauvaise et intéressée à soutenir ladite thèse.

Sur le fond, l’accusation paraît, sinon fausse, du moins caricaturale…

Surtout, ce n’est pas une accusation à porter à la légère: c’est plus ou moins l’équivalent de l’intelligence avec une puissance étrangère punissable de trente ans de prisons et qui a dû autrefois valoir peine de mort. Sauf à imaginer que Mme Loiseau sache les numéros de billets des roubles touchées par le RN ou le matricule de Mme Le Pen au BVD, je ne vois pas très bien quelle preuve elle peut apporter: on peut difficilement interpréter le fait que le Rassemblement National se déclare en faveur de négociations avec la Russie (et d’autres pays, d’ailleurs) comme un crime majeur. Ou tout autre parti pour tout autre pays.

Le paradoxe est qu’il s’agit de la candidate d’un parti qui a voulu lutter contre les fake news lors d’une campagne électorale…

Ce n’est pas la première fois que des élus ou des ministres LREM, – donc des gens qui ont fait voter une loi sur les «infox» pour sauver la démocratie des fausses nouvelles en ligne – se font prendre à proférer des contre-vérités. Ou à faire des interprétations idéologiques un peu paranoïaques non prouvées comme c’est le cas ici. C’est l’inconvénient de se présenter comme le parti du Vrai et de la Vertu – donc de décrire ses adversaires comme forcément bêtes, méchants ou abusés – il vaut mieux ne pas se faire prendre à affabuler.

La même accusation avait été faite à Donald Trump…

Le rapport du procureur Muelller a porté un sérieux coup à la thèse de l’élection de Trump grâce à une interférence russe. C’était, il faut le dire, une explication un peu niaise de l’échec de Mme Clinton auprès d’une bonne partie de l’ancien électorat démocratie: on leur a menti sur les réseaux sociaux!

Bien entendu, je pense que les Russes ont des intérêts et des candidats favoris, qu’ils mènent une propagande médiatique en ce sens (reprenant la vieille «diplomatie publique» américaine de guerre froide avec ses radios comme Voice of America). Ils ont même sans doute des trolls sur Internet et cautionnent des pirates informatiques qui cherchent à diffuser des documents numériques compromettants. Je pense même qu’ils ont des services secrets!

Mais il me semble que les États-Unis sont peut-être un petit peu intervenus dans les élections d’autres pays et que la France n’est pas sans influence sur certains scrutins, en Afrique, par exemple.

Affirmer que le parti X soutient telle position parce qu’il est payé pour ou que ses électeurs préfèrent le parti Y parce qu’ils sont manipulés par l’étranger, c’est se rassurer à bon compte: si des méchants ne trichaient pas, tout le monde voterait pour moi. Surtout c’est confondre un symptôme (une partie de l’opinion illibérale a de la sympathie pour Poutine) avec une cause (le coup des Russes).
Sur la même thématique
Les droits des femmes, un enjeu mondial