ANALYSES

La Crimée, une base avancée en mer Noire ?

Tribune
20 mai 2019
par Marion Soller, chargée de recherche, Centre d'études stratégiques de la Marine


Dans un contexte marqué par l’arraisonnement de navires ukrainiens par les garde-côtes russes en novembre dernier, deux frégates de l’OTAN ont fait escale à Odessa ce 1er avril, en pleine élection présidentielle ukrainienne. Un signe de soutien occidental envers l’Ukraine, même si les États européens restent prudents pour ne pas alimenter la montée des tensions entre Moscou et Kiev.

Dans cette mer bordée par trois pays de l’Alliance atlantique[1], la Crimée, annexée par la Russie en 2014, occupe une place centrale. La péninsule offre à Moscou un poste avancé lui permettant, en dominant le bassin pontique, de protéger ses marges méridionales, mais aussi de projeter son influence jusqu’en Méditerranée orientale.

Militarisation de la Crimée et logique de déni d’accès

Depuis 2014, la Russie a renforcé sa présence militaire sur la péninsule : d’après le gouvernement ukrainien, 32 500 militaires y seraient présents en mars 2019, contre 12 000 en janvier 2014[2]. Si la présence de chasseurs Su-27 ou Su-30 sur la base aérienne de Belbek ne représente qu’un renforcement mineur, l’OTAN s’inquiète en revanche de survols réguliers de la mer Noire par des bombardiers Tu-22M3, capables d’emporter une charge nucléaire. Évoqué en mars, mais aussitôt démenti, un déploiement permanent de ces appareils sur la base de Gvardeyskoye marquerait un changement significatif dans la zone.

La Crimée se trouve en outre au cœur d’une stratégie de déni d’accès couvrant le bassin pontique. Celle-ci est permise par un réseau multicouche d’armements liés les uns aux autres, formant ce que les Anglo-saxons nomment une bulle « A2AD ». La péninsule est ainsi protégée d’une attaque navale par des batteries de K-300P Bastion, employant des missiles de croisière antinavire P-800 Oniks d’un rayon estimé à 300 km. Le système de missiles S-300P assure quant à lui une couverture antiaérienne en profondeur, complétée par quatre bataillons du nouveau système S-400 déployés dans les villes de Sébastopol, Théodosie, Eupatoria et Djankoï. Si la portée des S-400 actuellement en service est comprise entre 40 et 250 km, les missiles de version 40NE6, d’une portée théorique de 400 km, seront pleinement opérationnels d’ici quelques années. Leur rayon d’interception atteindrait alors les côtes ukrainiennes, moldaves et roumaines au Nord et à l’Ouest, et turques au Sud. Cette militarisation de la Crimée est un moyen pour Moscou de sanctuariser ses abords maritimes méridionaux.

Cette avancée territoriale présente en outre un avantage stratégique pour la puissance continentale qu’est la Russie, en lui offrant une ouverture vers les « mers chaudes ».

Base avancée et projection de puissance

En contrôlant le détroit de Kertch, unique passage vers la mer d’Azov, la Russie domine de facto cette petite mer intérieure de faible profondeur, renforçant l’ensemble dit « des cinq mers », système de circulation fluviomaritime reliant les différents abords maritimes de la Russie occidentale. Les navires peuvent ainsi circuler entre les mers Blanche, Baltique, Caspienne, d’Azov et mer Noire, dans la limite des contraintes de tirants d’eau des canaux.

La flotte russe de la mer Noire fait l’objet d’un important effort de modernisation, favorisé par le contrôle définitif de la ville de Sébastopol, fondée en 1783 par Catherine II. Cette base historique de la flotte, devenue ukrainienne lors de l’indépendance du pays en 1991, était louée à Kiev par Moscou jusqu’en 2014. C’est le principal port en eaux profondes du bassin, bien meilleur que la récente base russe de Novorossiisk, plus à l’est. Parmi les admissions récentes au service actif au sein de cette flotte, les corvettes Buyan-M, de faible tonnage et conçues pour les eaux littorales, disposent néanmoins d’une force de frappe considérable grâce à l’emport de missiles universels Kalibr, dont la version de frappe terrestre affiche une portée de plus de 2 000 km. Une autre catégorie de corvettes, plus légères encore, les Ouragan, devrait permettre de porter autour de quinze le nombre de ces petits navires « kalibrisés », formant ainsi une « mosquito fleet »[3] particulièrement dissuasive à l’échelle pontique, voire au-delà.

L’admission au service actif de frégates modernes de la classe Amiral Grigorovitch favorise la projection de puissance et d’influence en direction de la haute mer. Néanmoins, celle-ci est limitée par les difficultés rencontrées dans le programme de substitution aux importations né en 2014. Faute d’accès aux turbines ukrainiennes, ce sont trois et non six navires de ce type qui ont été commissionnés.

La militarisation de la Crimée offre un appui de déploiement vers le sud. Les navettes logistiques et militaires entre la péninsule et le port de Tartous se sont intensifiées pour soutenir l’intervention en Syrie, et la ville constituera bientôt la première véritable base navale à l’étranger pour la Russie. En mai 2018, le président Poutine déclarait en outre qu’au moins un bâtiment équipé de missile Kalibr serait déployé en Méditerranée de manière permanente. Les six nouveaux sous-marins Kilo-M de la flotte de la mer Noire, qui en sont équipés, jouent à cet égard un rôle essentiel, même s’ils soulignent la dépendance de la Russie à l’égard de la Turquie qui contrôle le détroit du Bosphore. Le programme de six patrouilleurs hauturiers de classe Bykov, encore en construction, illustre aussi cette avancée méridionale : destinés à la flotte de la mer Noire et conçus pour des missions de lutte anti-piraterie, ils pourront être déployés en mer Rouge, où Moscou développe notamment des liens avec le gouvernement soudanais.

La remontée en puissance de la flotte de la mer Noire et sa « kalibrization », garante d’une puissante « dissuasion conventionnelle » sur le bassin pontique, tendent ainsi à faire de la Russie un acteur incontournable des théâtres d’opérations méridionaux, et notamment au Moyen-Orient. Avec la suspension du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire début 2019, la flotte perdrait cependant son monopole de frappe terrestre de portée intermédiaire. Néanmoins, la péninsule pourrait voir son rôle renforcé non en tant que base navale, mais comme poste avancé dans l’éventualité d’un déploiement d’une variante terrestre des missiles Kalibr, dont le développement a été annoncé par Moscou dès février dernier[4].

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[1] Roumanie, Bulgarie, Turquie

[2] https://www.chathamhouse.org/event/militarization-black-sea-after-annexation-crimea

[3] http://www.rusnavyintelligence.com/2018/07/quel-avenir-pour-les-chantiers-navals-russes.html

[4] https://tass.ru/armiya-i-opk/6087584 (en russe) ; https://www.challenges.fr/monde/la-russie-va-se-doter-de-nouveaux-missiles-a-portee-intermediaire_640704




Article publié en partenariat avec le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM).
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