ANALYSES

« Quand les gardiens de la vérité se font avoir au jeu du fact-checking »

Presse
3 mai 2019
Dans des propos qu’il affirme ensuite avoir regrettés, Christophe Castaner a décrit l’irruption de manifestants dans un hôpital parisien comme une «attaque». François-Bernard Huyghe, auteur d’un livre sur les fake news, décrypte ce revers de communication.

Quel acte innommable pourrait commettre une foule haineuse? Sans doute se précipiter vers un hôpital, bousculer les gens qui se dévouent pour autrui, vandaliser, interrompre une opération dont dépend la vie de patients (sans même imaginer qu’il y ait eu des couveuses à débrancher!). Complot des «gilets jaunes» contre dignité des blouses blanches. Black blocs contre bloc opératoire. Ceux qui cassent contre ceux qui soignent. Manif masquée contre hôpital public. Impitoyables contre la Pitié… Belles métaphores.

Mais est-ce vrai?

Le 1er mai, M. Castaner annonçait: «on a attaqué un hôpital» et «agressé son personnel soignant», lançant par ces mots une compétition politique et médiatique d’indignations et de dénonciations. Il a déclaré ensuite qu’il regrettait d’avoir parlé d’une «attaque».

Car dans les heures qui suivent son tweet, vidéos et témoignages affluent ; le fameux processus de fact-cheking (vérification) se met en place (un processus que le même gouvernement avait appelé de ses vœux pour protéger la démocratie contre les infox ou fake news qu’il attribue à la Russie et à la fachosphère). Dès la fin de matinée se succèdent des témoignages d’internes: ils disent n’avoir été ni choqués ni agressés. Puis des vidéos où l’on voit des manifestants plus perdus dans les couloirs que désireux d’interrompre une réanimation. Puis des démentis aux rumeurs de pillages et exactions. Enfin, d’autres images prises avant l’entrée des manifestants accréditent une autre version: pris en tenaille par la police, gazés, ils auraient plutôt fui là où ils voyaient une issue que tenté d’envahir le bâtiment pour le mettre à sac.

Il est tentant de réduire tout cela à une simple affaire d’emballement médiatique. Dans un contexte où le flux d’images de violence en direct hystérise la parole politique, le ministre aurait parlé trop tôt. Tout à sa hâte d’accréditer l’idée d’une horde noire et jaune, il aurait été victime d’un biais cognitif bien connu: nous croyons sans vérifier ce qui nous conforte. Tempérament marseillais aidant, son enthousiasme l’aurait égaré et les autres auraient suivi. Fakes partout, balle au centre ?

Les esprits soupçonneux iront plus loin. Ils feront remarquer que depuis le début du mouvement des «gilets jaunes» , la rhétorique officielle combine deux registres: le grand débat pour trouver des solutions concrètes (le Bien) et la violence des manifestants (le Mal). Sur ce second thème, le discours officiel, un moment obsédé par une mythique tentative «à la février 34» de l’ultra-droite (ou «c’est la peste brune qui remonte les Champs-Élysées»), s’est ensuite fixé sur des violences «contre les valeurs républicaines», puis sur la problématique beaucoup plus réaliste des black blocs.

Cela incite La République en Marche à adopter le langage du parti de l’ordre (d’où un petit gain à droite dans les sondages) et à répéter le mantra: violence, populace et factieux. Cette vieille thématique des classes dangereuses demande à être ravivée par des exemples qui nourrissent la peur. Considérant que l’action des groupes ultra avec images d’émeutes le servent, le gouvernement jouerait l’exploitation objective des désordres, pourtant minoritaires. Quitte à les exagérer ou à surinterpréter.

Du reste, des vérificateurs ont déjà décelé nombre de désinformations provenant non pas des manifestants – qui sont volontiers présentés comme complotistes ou prêts à croire les intoxications en ligne, ce qui n’est pas toujours faux – mais les partisans du président. Qu’il s’agisse d’attribuer aux «gilets jaunes» l’incendie du musée du jeu de Paume ou d’inventer qu’un manifestant filmé fait le salut nazi (alors qu’il dit «Ave Macron» et salue comme dans Astérix). Ce serait donc une stratégie de communication délibérée, quitte, comme le ministre de l’Intérieur, à proférer ce que l’on considérerait comme des «faits alternatifs» dans la bouche de Donald Trump.

Nous ne pouvons par trancher entre la thèse de l’énervement et celle de la diabolisation stratégique. Mais dans tous les cas, ce sont des signes annonciateurs de nouvelles luttes politiques. Elles auront pour enjeu l’établissement de faits qui se déroulent pourtant la plupart du temps à portée de caméra: l’interprétation de ce qui se déroule ostensiblement. Nous savions déjà que les mêmes images montées différemment et avec d’autres mots pouvaient mettre la responsabilité et la théâtralité de la violence d’un côté ou de l’autre. Nous savions que les réseaux sociaux, vers lesquels se retournent volontiers les «gilets jaunes» (méfiants à l’égard des médias classiques) peuvent donner une version totalement contraire des mêmes incidents. Mais aussi fournir des images et des témoignages qui renvoient la responsabilité à l’autre camp et contestent la version «officielle». La réalité, même documentée, est donc ouverte à des lectures divergentes, preuves et contre-preuves, mentis et démentis.

Au moment où s’ouvre la campagne des élections européennes et où la Commission européenne annonce des actions pour contrer les fake news et garantir l’honnêteté du processus démocratique, la question devient: qui gardera les gardiens de la vérité? Quand le ministre d’un gouvernement qui a adopté une loi contre les fausses nouvelles et ne cesse d’accuser ses adversaires de discours de haine et de mensonge on peut parler de symptôme: suivant nos convictions idéologiques, nous pouvons vivre dans des mondes de réalités irréconciliables, et, en dépit d’immenses moyens de communication, ne plus nous entendre sur le simple établissement des faits.
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