ANALYSES

Kosovo, membre de l’UEFA : une nomination aux conséquences multiples

Interview
4 mai 2016
Le point de vue de Loïc Trégourès, doctorant à l'Université Lille 2, spécialiste des Balkans
L’UEFA vient d’accepter le Kosovo comme 55e membre, à une courte majorité. Pouvez-vous revenir sur les circonstances de ce vote et l’expliquer ?
La question n’était pas de savoir si le Kosovo allait devenir membre de l’Union des associations européennes de football (UEFA) mais quand. L’intégration du Kosovo aux organisations sportives internationales a été réglée avec la reconnaissance du Comité international olympique (CIO) fin 2014. Dès lors, il n’y a plus aucun argument pour rejeter le Kosovo. Le problème de l’UEFA est juridique : depuis l’affaire Gibraltar, les statuts de l’UEFA exigent noir sur blanc que l’Etat, dont la fédération demande l’adhésion, soit reconnu par l’ONU contrairement aux statuts de la FIFA qui n’exigent qu’une « reconnaissance internationale ». Il s’est donc produit quelque chose d’un peu acrobatique sur le plan juridique dans la mesure où il n’y a pas eu de majorité des deux tiers pour modifier les statuts. 34 fédérations ont voté alors qu’il en fallait 36. Et pourtant, tout de suite après, un vote à majorité simple de 28 voix contre 24 a accepté le Kosovo comme membre de l’UEFA. Il est curieux que 34 fédérations aient accepté le principe de changement des statuts mais que seules 28 aient voté pour l’adhésion du Kosovo. Mais comme le vote est secret, je n’ai pas d’explications. On peut juste dire que le vote a été beaucoup plus serré que prévu et que cela ne reflète pas le nombre de pays ayant reconnu le Kosovo sur le continent européen.
Dejan Savićević, président de la Fédération du Monténégro, a demandé si le vote du Congrès était au-dessus des statuts, autrement dit, si le politique l’emporte sur le juridique. Il semble que ce soit le cas. Cependant, cet imbroglio n’aurait pas eu lieu sans cette disposition dans les statuts de l’UEFA. C’est sans doute sur cette base que les Serbes viennent d’indiquer qu’ils saisiraient le Tribunal arbitral du sport (TAS). Dans le même temps, il est fort probable que la Fédération internationale de football association (FIFA) accepte le Kosovo comme membre lors de son Congrès des 12-13 mai prochains.

Quelles peuvent être les conséquences de cette reconnaissance ?
Je vois trois questions principales. Celle des tirages au sort, celle de la représentation, et celle du choix des sélections. Sur le premier point, je ne serais pas surpris que des dispositions soient prises pour que les sélections du Kosovo et de Serbie ne puissent pas se rencontrer, et de même pour les clubs, jusqu’à un certain point. On l’a vu pour l’Ukraine et la Russie, ou pour l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En revanche, je ne vois pas comment cette règle pourrait s’appliquer à tous les Etats qui ne reconnaissent pas le Kosovo, cela me paraît intenable. Il y aura donc un modus vivendi qui n’est pas une surprise. Après tout, les athlètes du Kosovo vont disputer cet été les Jeux Olympiques dans un pays, le Brésil, qui ne reconnait pas le Kosovo. Le Kosovo sera donc vraisemblablement intégré aux qualifications pour le Mondial 2018 dans l’un des deux groupes comprenant cinq sélections. Dans les deux groupes, il y a des pays qui ne reconnaissent pas le Kosovo (Bosnie, Grèce, Chypre d’un côté, Ukraine de l’autre).
Ensuite, le Kosovo est aujourd’hui autorisé par la FIFA à jouer des matchs amicaux sous certaines conditions, notamment l’interdiction de hisser le drapeau du Kosovo, de jouer l’hymne, de rencontrer des sélections issues de la Yougoslavie. Qu’en sera-t-il après l’adhésion ? On peut imaginer que toutes ces obligations ne vaudront plus.
Enfin, cette adhésion inquiète beaucoup la Suisse et l’Albanie qui craignent de perdre beaucoup de joueurs. Pourtant, Sepp Blatter avait rappelé l’an passé la règle qui prévaut en cas d’apparition d’une nouvelle fédération. Sous réserve que cette règle soit modifiée, ce qui me semble improbable, ne peuvent changer de sélection que ceux qui ont joué pour la sélection précédant l’apparition de cette nouvelle fédération. La même chose s’était produite à la fin de la Serbie-Monténégro et de la Yougoslavie. Autrement dit, seuls les joueurs originaires du Kosovo ayant joué pour la Serbie peuvent prétendre jouer pour le Kosovo, comme Miralem Sulejmani ou Milos Krasic par exemple. Je ne vois pas d’Albanais dans ce cas. En revanche, les joueurs aujourd’hui chez les jeunes et espoirs de Suisse, d’Albanie ou d’ailleurs qui n’ont toujours pas disputé de match officiel avec leur sélection A peuvent très bien choisir le Kosovo. En d’autres termes, Adnan Januzaj et Xherdan Shaqiri ne joueront pas pour le Kosovo, pas plus que Lorik Cana. Paradoxalement, ils auraient pu le faire tant que le Kosovo n’était pas membre officiel de l’UEFA, avec l’accord de leur fédération d’origine.

Doit-on voir dans cette reconnaissance un “revirement de jurisprudence” de l’UEFA ?
Le revirement a eu lieu au moment où Platini a changé d’avis sur le Kosovo, dans le cadre de sa campagne pour la présidence de la FIFA. Encore une fois, la question de l’intégration du Kosovo aux fédérations internationales de sport est réglée sur le principe depuis fin 2014, c’est juste une question de temps. Cet imbroglio juridique est un nouveau rebondissement de l’affaire Gibraltar, mais il n’y a pas de revirement en soi. À la limite, le revirement est du côté serbe. Ils avaient plutôt lâché du lest sur le sport quoi qu’ils en disent mais, dans cette présente situation, les circonstances du vote leur permettent de tenter quelque chose devant le TAS. Cependant, quelle que soit la décision du TAS, le Kosovo sera membre de l’UEFA et de la FIFA tôt ou tard.
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