ANALYSES

Le football et les affaires, les raisons d’un amalgame

Tribune
21 novembre 2014

Cette semaine, deux scandales ont touché le football français et occupé l’espace public. L’hypermédiatisation de ces affaires est à la hauteur de l’hypermédiatisation du football en général, sport de loin le plus populaire en France et dans le monde. Hasard ou pas, ces affaires révélées par le placement en garde à vue de hauts dirigeants du football français ont éclaté le même jour. S’ajoutent à cette actualité les soupçons de corruption à la FIFA dans l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 ainsi que les scandales de trucages liés aux paris sportifs qui touchent actuellement plusieurs pays européens. Cette accumulation de fraudes – soupçonnées – à tous les niveaux de la discipline peut facilement engendrer la confusion et un rejet en bloc du football comme un « système mafieux », où les autorités sportives seraient complaisantes, sinon complices de cette situation.


Il faut comprendre les raisons qui poussent à cet amalgame et à l’oubli que l’extrême majorité des rencontres de football – professionnelles ou amateurs – se déroulent de manière honnête. Il ne s’agit pas ici de nier les faits qui sont actuellement en cause, ni de défendre le football. Les autorités sensées le diriger sont effectivement dépassées par certaines dérives qu’elles doivent combattre d’autant plus sérieusement que ces dérives provoquent une forte dégradation de l’image du sport.


Il convient tout d’abord de dissocier les affaires de la semaine : d’un côté, un club de Ligue 2 (Nîmes Olympique) aurait tenté d’arranger certaines rencontres de fin de saison pour assurer son maintien ; de l’autre, des malversations auraient été réalisées sur des transactions financières liées à des transferts de joueurs dans un club de Ligue 1 (Olympique de Marseille). Dans le second cas, le terrain sportif n’est pas vraiment concerné, mais on aurait affaire à des détournements sur des transactions financières. Dans le premier cas, il s’agit visiblement d’un acte isolé d’un club. On ne peut, en aucun cas, justifier ces pratiques, mais il faut les dissocier et en comprendre les motifs. Contrairement à ce que l’on peut entendre, nous ne sommes pas a priori en présence d’un système criminel organisé, ni d’une mafia générale du football en France.


Si ces affaires défraient la chronique davantage, davantage que celles touchant d’autres secteurs de la société, c’est que l’on peine à concevoir que le football n’est pas uniquement un sport mondialement populaire et un grand spectacle télévisé. Il constitue en réalité une filière économique comme les autres, mélangeant des entrepreneurs, des investisseurs, des promoteurs, des diffuseurs, des consommateurs et bien d’autres acteurs intéressés [1]. Parvenu à une échelle industrielle, le football n’attire pas que des amoureux du jeu mais aussi beaucoup d’opportunistes qui ne respectent pas forcément les règles. En ce sens, le football ne diffère donc d’aucune autre activité économique, dans laquelle les fraudes sur les contrats, les rétro-commissions, les délits d’initiés, les conflits d’intérêts, les actes de corruption, les ententes monopolistiques, le blanchiment d’argent peuvent aussi survenir. Il ne faut pas croire à l’illusion d’un football exemplaire et intègre, ni croire à un football mafieux et décadent. Le football est à l’image de la société qui l’abrite, et c’est pourquoi les situations sont très différentes d’un pays à l’autre. Si vous souhaitez connaitre le niveau de corruption sportive par pays, consultez le classement et l’indice de corruption générale établi par Transparency International. Globalement, il s’agira du même en ce qui concerne la corruption sportive. La France, par ailleurs, n’y est pas si bien lotie (22e rang en 2013), prouvant qu’effectivement, dans le secteur politique, économique, administratif (et sportif), elle a encore des progrès à faire. Mais elle est loin devant d’autres pays où l’Etat de droit est moins ancré, et où la corruption reste endémique.


Il existe toutefois une différence entre le football et les autres secteurs sociétaux, différence qui peut, elle aussi, expliquer la confusion sur l’intégrité de la discipline. Au regard des nombreux scandales qui ternissent le foot, très peu de procédures judiciaires aboutissent, ce qui peut laisser entendre que le sport serait « protégé ». Il existe ainsi une certaine opacité sur les pratiques opérées au sein du football et l’ampleur de la fraude, favorisant les « théories du complot ».


Trois explications à cela. Tout d’abord, il est plus difficile pour un magistrat d’enquêter sur le football que sur un autre secteur car l’hypermédiatisation du football en fait un objet particulièrement sensible aux yeux de l’opinion ; cette surexposition nuit par ailleurs à l’enquête en engendrant fuites, instrumentalisations, immiscions, etc. Ensuite, le football étant un marché international, certaines affaires impliquent des systèmes financiers complexes liés aux paradis fiscaux, des connexions internationales, des acteurs non-reconnus dont il est difficile, pour les enquêteurs, de suivre la trace. Enfin, l’administration, particulière, du sport pose problème. En effet, le football est géré de façon privée. Les compétitions, le système des transferts, l’attribution des droits TV sont régulés et supervisés par des organes privés (fédérations, ligues) [2]. Ceux-ci ne peuvent pas avoir les moyens de contrôle, ni d’enquête sur des techniques de fraude sophistiquées exigeant écoutes téléphoniques, perquisitions, surveillance bancaire et financière etc.


Tous ces éléments n’excusent pas pour autant les autorités sportives, qui manquent à leurs responsabilités et devraient se rapprocher des autorités publiques pour améliorer le suivi et la surveillance des activités qu’elles administrent.


On critique donc le football pour de mauvaises raisons. Le problème n’est pas tant les agissements criminels plus ou moins résiduels qui affectent cette activité au même titre que les autres, mais plutôt l’incapacité (et parfois le manque de volonté) des institutions sportives à s’adapter aux changements qu’elles ont-elles-mêmes provoquées au sein de la discipline. La situation exige une remise en cause de cette gouvernance particulière symbolisée par une structure mondiale qui décentralise une grande partie de ses compétences (privées) au niveau des associations nationales, soucieuses de leur autonomie règlementaire. Cette « spécificité du sport » a ses limites, fixées par le législateur. L’ouverture des instructions judiciaires montre en outre que l’impunité dans le sport n’y existe pas plus qu’ailleurs. Face aux multiples allégations et soupçons, le public aussi exige de plus en plus de transparence et accepte moins les arrangements informels [3]. Il est donc temps que les autorités sportives, pour leur propre intérêt et celui du public, mettent en place les réformes internes nécessaires pour lutter plus efficacement contre la fraude. Cela passera sans doute par une plus grande implication des pouvoirs publics dans la régulation d’une activité professionnelle dont les dimensions ont explosé en vingt ans [4], sans que les moyens de surveillance et de contrôle adéquats n’aient été instaurés.


[1] Deux chiffres pour comprendre la taille de ce marché : en 2012, la somme des transferts dans l’Union européenne atteignait 3 milliards d’euros, et les revenus de l’UEFA sur une saison de coupe d’Europe avoisinent 1,5 milliard d’euros.


[2] Par exemple sur la question des transferts, les licences d’agents de joueur sont délivrées par la FFF (organisme privé), au contraire par exemple des licences de taxi, les licences d’agent immobilier ou de restaurant, délivrées par des institutions publiques. Autre occurrence de cette spécificité sportive : le système européen des transferts est contraire au droit communautaire de libre circulation des travailleurs puisqu’un joueur ne peut librement quitter son club lorsqu’il est sous contrat.
[3] Au cours d’une phase de poules de coupe d’Europe en 1997, Monaco et Leverkusen avait livré un match simulacre car le score 2-2 assurait une qualification à chacun, sans que cela fasse scandale, ni qu’une enquête soit ouverte.


[4] Un exemple : entre 1995 et 2011, le nombre de transferts dans l’Union Européenne a été multiplié par 3,2 tandis que la valeur totale des transferts a elle été multipliée par 7,4 (rapport KEA-CDES « Étude relative aux aspects économiques et juridiques des transferts de joueurs », 2013).

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