ANALYSES

Le monde de Jair Bolsonaro

Tribune
26 octobre 2018


La politique étrangère au Brésil comme partout est rarement au cœur des campagnes électorales. Il en a été peu question avant le deuxième tour, le 28 octobre 2018, comme d’ailleurs avant le premier tour, le 7 octobre. Le programme international de Fernando Haddad, candidat présidentiel du Parti des travailleurs (PT) n’a pas besoin de beaucoup d’explications. Le PT reste attaché à la politique extérieure indépendante, que ses présidents ont pratiquée de 2003 à 2016. En revanche, faute de débats contradictoires et de discours fondateurs, on ignore tout du programme diplomatique du candidat du Parti social-libéral (PSL), Jair Bolsonaro.

Quelques « tweets » par-ci par-là, de rares déplacements à l’étranger, la priorité donnée aux pays ayant alimenté des flux migratoires au Brésil, une exégèse internationale de ses engagements électoraux nationaux-libéraux et prétoriens, malgré tout permettent de se faire une idée.

Le fil conducteur de sa pensée, qui mêle libéralisme économique et discours sécuritaire, canalise ses choix extérieurs.  L’option du tout libéral affichée dans son programme, au-delà des valeurs, et des propositions pour l’action, induit des choix diplomatiques. Il est fondamental, est-il écrit dans son programme, de sortir de la culture marxiste et de sa variante gramscienne, qui auraient été à l’origine des différentes crises affectant le Brésil depuis l’accession du PT au pouvoir en 2003. Il tire de ces considérations idéologiques quelques orientations de politique internationale.

D’un point de vue général, il privilégie les rapports bilatéraux. Il a signalé en de multiples reprises sa méfiance à l’égard de tout ce qui est multilatéral, assimilé à l’idéologie dirigiste communiste et socialiste. Il a ainsi dénoncé de façon désordonnée, le Forum de Sao Paulo (FSP), l’UNESCO, l’Accord de Paris sur le climat, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies et le Mercosur.

En bilatéral, Itamaraty (soit le ministère brésilien des Affaires étrangères) dit-il, doit suspendre ses relations avec les gouvernements ne respectant pas les libertés. C’est-à-dire les gouvernements reposant sur des conceptions démocratiques à forte composante sociale et national-progressiste. Au cours de ses diverses interventions publiques, ou sur les réseaux sociaux, il a précisé qu’il entend par là, les pays ayant des liens avec le Forum de Sao Paulo, et plus particulièrement Cuba et le Venezuela. Le Forum de Sao Paulo est une organisation internationale rassemblant plusieurs dizaines de partis politiques de gauche, créée à l’initiative du PT en 1990. Cette organisation aux activités plus ou moins régulières est ciblée par Jair Bolsonaro comme une sorte de société malfaisante agissant dans le secret. Les taux de criminalité sont selon lui élevés là où le Forum est au pouvoir, dans le Nord-Est du Brésil. Les liens qu’aurait le Brésil, selon Jair Bolsonaro, avec le FSP doivent être rompus.

Les accords passés avec Cuba en matière médicale doivent être révisés. Les médecins cubains travaillant au Brésil doivent passer une épreuve de validation de leurs diplômes. Ceux qui seront approuvés pourront faire venir leur famille et recevoir l’intégralité des revenus versés par le Brésil, en partie « volés par les dictateurs de Cuba ».

L’hypothèse d’une rupture des relations diplomatiques avec le Venezuela a été évoquée par l’un des fils de Bolsonaro, Eduardo, député PSL. Jair Bolsonaro a, le 30 septembre 2018, commenté de la façon suivante, la situation vénézuélienne : « Les Vénézuéliens meurent de faim du fait de la tyrannie d’un gouvernement dans les mains de la dictature cubaine ». Conclusion, la BNDES (Banque nationale de développement économique et social) devra, s’il est élu, suspendre sa politique de coopération et de crédit avec le Venezuela. « Le Brésil, et son argent, est l’un des plus grands soutiens du socialisme qui massacre des millions de gens dans le monde. Tout ça va changer ». Son fils le député Eduardo Bolsonaro, a le 30 septembre 2018, évoqué à Sao Paulo, dans un meeting, la possibilité d’envoyer l’armée brésilienne au Venezuela pour chasser Maduro du pouvoir. « Ce sera » a-t-il déclaré, « la prochaine opération de paix du Brésil ».

Le Brésil, en revanche, doit bonifier ses rapports avec les pays de démocratie authentique. Jair Bolsonaro en cite trois, dans cet ordre, les États-Unis, Israël et l’Italie.

Il a ainsi félicité Donald Trump le 9 novembre 2016 après son élection à la présidence des États-Unis. Il s’est rendu aux États-Unis en octobre 2017. Il y a fait part de son admiration « et de nombreuses affinités » entre les deux pays, concernant par exemple les valeurs évangéliques, l’autorisation généralisée du port d’armes, la sortie de l’UNESCO et les valeurs ultra-libérales en économie. Propos tenus à New York devant le Conseil des Amériques et dans la capitale à l’université George Washington, mais aussi chez Bloomberg, et à la Chambre de commerce Brésil-États-Unis. Il a signalé son souhait de favoriser la participation du capital étranger à la politique de privatisation des entreprises publiques. Il a annoncé ses fortes réserves concernant la défense de l’environnement, la disparition du ministère intégré dans celui de l’agriculture, confié aux agro-exportateurs. Son déplacement aux États-Unis avait également comporté un volet de rencontres avec les Brésiliens des États-Unis et leurs organisations, notamment évangéliques pentecôtistes et juives.

Jair Bolsonaro s’est rendu en Israël en mai 2016. Pour se faire (re)baptiser dans les eaux du Jourdain par un pasteur pentecôtiste. Il a, à cette occasion, noué des liens avec les autorités. Et quelque temps plus tard fait deux annonces : en décembre 2017, celle du transfert de l’ambassade du Brésil de Tel-Aviv à Jérusalem, et en août 2018, celle de la fermeture de l’ambassade de Palestine à Brasilia. Ces choix lui ont permis de bénéficier du soutien d’organisations juives brésiliennes, comme l’Association sioniste du Brésil (ASBI), qui participent à ses manifestations avec le drapeau israélien. Dans ses déclarations et son programme, Jair Bolsonaro tient compte de ce soutien. Il accompagne ses déclarations anticommunistes d’un rappel de la participation du Brésil au combat contre le nazisme pendant la Deuxième Guerre mondiale.

L’Italie est le pays de ses ancêtres. Le premier Bolsonaro est arrivé au Brésil en 1889. Jair Bolsonaro entretient avec l’Italie un lien émotionnel qu’il n’a jamais caché. Il a, le 18 avril 2018, signalé à l’ambassadeur d’Italie à Brasilia, qu’élu il procéderait à l’extradition de l’ex-brigadiste Cesare Battisti, réfugié au Brésil, et réclamé par Rome depuis plusieurs années. Le changement de majorité en Italie a renforcé ce tropisme, lui donnant une dimension idéologique. Matteo Salvini, vice-premier ministre italien, membre du parti Ligue du Nord, a, le 15 septembre 2018, adressé un message d’encouragement électoral à Jair Bolsonaro. Qui lui a répondu, qu’élu « le Brésil renforcerait ses relations avec l’Italie ». Fortement implantées dans le sud-est du Brésil, les personnes d’origine italienne représenteraient 15% de la population totale brésilienne.

Il conviendra d’ajouter à cette liste de pays amis, l’Extrême-Orient, Chine exceptée. Admirateur comme beaucoup de partisans d’extrême droite de sports de combat asiatiques et de l’image associant technologies de pointe et extrême orient, Jair Bolsonaro a visité le Japon, la Corée du Sud et Taïwan du 22 février au 3 mars 2018. La Chine, premier partenaire commercial du Brésil n’était pas du programme. Il a en de multiples reprises regretté la forte présence économique chinoise au Brésil. En particulier à l’occasion de son voyage aux États-Unis. « Je suis » a-t-il dit ouvert « à la privatisation de Petrobras, pourvu que ce ne soit pas aux Chinois ». Ce déplacement asiatique ici encore avait une dimension « libérale ». Il a rencontré les milieux d’affaires. Mais ce voyage avait aussi une dimension communautaire gérée par le député Luiz Nishimori, président du groupe d’amitié Brésil-Japon. Le Brésil, en effet, est l’un des rares pays du monde à avoir reçu une importante immigration japonaise de 1907 aux années 1960. Cette communauté, comme l’italienne est principalement établie dans le sud-est du Brésil.

Avec les voisins sud-américains, des contacts ont été établis avec tous ceux qui professent des idées ultra-libérales en économie : l’Argentin Mauricio Macri, le Chilien Sebastian Pinera et le Paraguayen Mario Abdo. Jair Bolsonaro a reçu deux émissaires chiliens : les sénateurs Jacqueline Rysselberghe et José Durana. En visite officielle en Espagne le 9 octobre 2018, le président chilien a fait l’éloge du programme économique de Jair Bolsonaro. Selon certaines sources Jair Bolsonaro chercherait à consolider une alliance libérale sud-américaine qui donnerait un nouveau sens, non précisé, au Mercosur/Mercosul et à l’intégration sud-américaine.
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