ANALYSES

Les femmes en quête d’égalité sur les terrains

Tribune
5 septembre 2018
Gabriel Alphen-Ginet, assistant chercheur au pôle Sport de l'IRIS


Norvège, États-Unis, Danemark, Nigeria, Irlande, Australie, etc. La liste est longue... Depuis 2015, ces équipes nationales féminines de football dénoncent leurs conditions de travail et se mobilisent pour être mieux considérées par leurs fédérations. Les principales revendications concernent les salaires, les conditions d’entrainement, le traitement médiatique spécifique au sport féminin mais, plus globalement, les joueuses condamnent la différence de traitement de la part des fédérations entre les équipes masculines et féminines.

Le mouvement a réellement pris de l’ampleur à partir de 2016, avec la mobilisation des joueuses américaines et la plainte que cinq d’entre elles ont déposée contre l’US Soccer, leur fédération, pour discrimination salariale[1]. Leur mobilisation a eu un écho retentissant, car il s’agit de l’équipe la plus titrée en Coupe du Monde (1991, 1999, 2015), ainsi qu’aux Jeux olympiques (1996, 2004, 2008, 2012). De plus, les recettes de billetterie qu’elles génèrent rapportent plus d’argent à la fédération américaine que celles des hommes : 5 millions de dollars de gain pour les femmes contre 1 million de perte pour les hommes, selon les joueuses[2]. Et pourtant, les salaires sont loin d’être égaux. Selon un article du New York Times, alors que les joueuses de l’équipe féminine nationale reçoivent un bonus de 1 350$ en cas de victoire (et aucun bonus en cas de défaite), les joueurs, eux, perçoivent 5 000$ pour une défaite en match amical et jusqu’à 17 625$ en cas de succès contre une grande équipe [3].

Face à autant d’injustice, les Américaines ont décidé de se mobiliser, de dénoncer les choix de la fédération et de négocier à la hausse leurs salaires et leurs conditions de travail. Elles n’ont pas fait le choix de la grève comme les Danoises ou les Australiennes, ou du sit-in comme les Nigérianes, mais ont mis en place une démarche inscrite dans la durée. Elles ont fait de cette revendication un combat du quotidien : négociant dans l’avion, à l’hôtel, par SMS, par mail avec la fédération américaine. Mais surtout, elles ont cherché à définir clairement leurs priorités, en discutant entre elles et organisant des sondages anonymes, pour être sûres de présenter des revendications communes face à leur fédération. En d’autres termes, cette démarche a été celle d’un groupe, d’une équipe. Cette méthode a été payante : un accord valable jusqu’en 2021 a été signé avec leur fédération après plusieurs mois de négociations, dont les joueuses semblent satisfaites.

Par leur travail et leur engagement, les joueuses américaines sont devenues une source de motivation et d’inspiration pour les autres équipes et, plus généralement, pour les athlètes féminines. Elles ont notamment été contactées par les joueuses canadiennes de l’équipe nationale de football, par l’équipe américaine de basketball et par une joueuse américaine de hockey féminin, qui souhaitaient notamment échanger sur les sujets suivants : les clauses de maternité dans les contrats, les méthodes de négociation pour obtenir les meilleures conditions d’hôtel lors des déplacements ou pour des conseils concernant le recrutement d’un consultant marketing[4]. Ce mouvement ne concerne pas que le football, mais les sportives en général, et les footballeuses américaines l’ont très bien compris.

“I think right now there’s really a women’s coming-together movement, and it’s happening in sport and outside of sport,” Christen Press, joueuse de l’équipe nationale de Football américaine.

Cependant, toutes les équipes féminines qui ont voulu amorcer ce processus de discussion et revendiquer de meilleures conditions de travail n’ont pas connu les mêmes succès. D’ailleurs, bien que les joueuses de l’équipe norvégienne de football aient obtenu l’égalité salariale à partir de 2018, elles sont la seule équipe dans ce cas, parmi les 177 équipes féminines recensées au classement de la Fédération internationale de football association (FIFA)Et certaines revendications ont provoqué de vives réponses de la part de l’encadrement.

C’est notamment le cas de l’équipe féminine de Guingamp en D1 française, qui a mené une grève le 8 février 2018 à l’occasion de la visite de la sélectionneuse de l’équipe de France, Corinne Diacre, à Guingamp, à quelques jours de leur huitième de finale de la coupe de France, dénonçant le manque de considérations pour la section féminine.[5] Parmi les revendications, les joueuses demandaient le remplacement de Gilbert Castelélégué à la section féminine, (ce qui n’avait pas été le cas après son départ) et la mise à disposition d’un personnel médical propre à l’équipe. Selon un proche, les joueuses auraient essayé d’en parler avec la direction à plusieurs reprises, sans succès. Suite à cette grève, les joueuses ont été suspendues jusqu’à nouvel ordre par Bertrand Desplat, président du club, qui a décidé de faire jouer les U19 à leurs places pour disputer le huitième de finale. Le Président Desplat, visiblement énervé, a même menacé les joueuses de sanctions disciplinaires en cas de « comportements inacceptables et irrespectueux envers l’institution d’En Avant ».[6] Comment comprendre cette réaction de la part de l’encadrement alors que les joueuses cherchaient tout simplement à attirer l’attention des dirigeants sur leurs conditions de travail afin d’amorcer un débat, une discussion ?

Le traitement de l’encadrement de l’En Avant Guingamp (EAG) concernant les joueuses est symptomatique d’un mal plus grand. Car bien que les questions salariales soient au cœur de leurs revendications, c’est bien le manque de considération que ces femmes dénoncent. C’est le sentiment d’abandon, d’être sous-considérées (« comme des citoyens de secondes classes » selon Carli Lloyd, capitaine de l’équipe américaine en 2015[7]) qui semble le plus affecter les athlètes féminines. Ce sentiment est d’autant plus fort que leurs homologues masculins reçoivent honneur et considération quand elles sont ignorées, qu’ils voyagent en classe business quand elles voyagent en classe économique[8], bénéficient de véritables infrastructures quand les Irlandaises se changent dans les toilettes de l’aéroport[9]. C’est ici que réside le cœur du problème : comment, au sein d’une même fédération, censée permettre à des athlètes de représenter leurs pays de la meilleure des manières, peut-il exister des différences de traitement aussi grandes ? Quelle image les choix de ces fédérations nationales renvoient-ils de nos sociétés ? Ces femmes demandent simplement à être considérées comme des athlètes nationales devraient l’être, avec des conditions décentes d’entrainement et que leur sexe ne soit pas prétexte à un traitement différencié.

Mais les différences de traitement ne se limitent pas qu’à l’enceinte du terrain ; on les retrouve également sur la scène médiatique... Par exemple, lorsque des journalistes, qui n’ont suivi que très peu de matchs (pour ne pas dire aucun match) de la saison régulière de D1 posent des questions peu pertinentes par rapport à la réalité du jeu. Dans le cadre d’une interview donnée à l’IRIS, Dounia Mesli, journaliste et co-fondatrice du média spécialisé Cœur de Foot, expliquait ainsi que lors des matchs de l’équipe de France féminine en France, seules les Bleues étaient interviewées à la fin des matchs par les journalistes français. Il est bien entendu compréhensible que plus de temps soit accordé aux joueuses du pays après le match, mais nous imaginerions mal qu’un journaliste ne cherche pas à obtenir les réactions d’un joueur de l’équipe adverse lors d’un match masculin. Toutes les raisons possibles et imaginables peuvent être évoquées (joueuses moins connues, moins de journalistes au bord des terrains, etc.), mais il s’agit avant tout d’une question de respect.

Or, aujourd’hui, c’est précisément ce respect et cette considération qui manquent dans le football féminin, affectant grandement le mental des joueuses et leurs performances. A l’inverse, on voit quelles peuvent être les conséquences d’une trop grande attention sur certains joueurs, qui perdent parfois vite pied avec la réalité. Les filles ont de la marge, donc n’utilisons pas cette excuse pour ne pas leur donner le traitement qu’elles méritent.

 

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[1] https://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-cinq-professionnelles-du-foot-reclament-legalite-salariale

[2] https://www.lci.fr/football/football-les-joueuses-americaines-pretes-a-faire-greve-pour-avoir-le-meme-salaire-que-les-hommes-2013569.html

[3] https://www.nytimes.com/2016/04/01/sports/soccer/uswnt-us-women-carli-lloyd-alex-morgan-hope-solo-complain.html?hp&action=click&pgtype=Homepage&clickSource=story-heading&module=first-column-region&region=top-news&WT.nav=top-news

[4] https://www.nytimes.com/2018/03/04/sports/soccer/us-womens-soccer-equality.html

[5] https://www.letelegramme.fr/football/d1f-les-raisons-de-la-colere-13-02-2018-11849733.php

[6] https://www.ouest-france.fr/sport/football/ea-guingamp/ea-guingamp-feminines-un-vent-de-fronde-et-les-u19-alignees-5557362

[7] https://www.lci.fr/football/football-les-joueuses-americaines-pretes-a-faire-greve-pour-avoir-le-meme-salaire-que-les-hommes-2013569.html

[8] https://www.bbc.co.uk/news/world-europe-44965630

[9] https://www.independent.ie/sport/soccer/international-soccer/sharing-tracksuits-and-changing-in-toilets-irish-womens-team-hit-out-at-treatment-as-fai-respond-with-statement-35592523.html
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