ANALYSES

Éthiopie : une nouvelle gouvernance qui pourrait mener à la paix avec l’Érythrée

Interview
28 juin 2018
Entretien avec Patrick Ferras, directeur de l’Observatoire de la Corne de l’Afrique, enseignant à IRIS Sup’


Une délégation gouvernementale érythréenne s’est rendue en Éthiopie, mardi dernier, pour tenter de mettre un terme à des longues années de conflits. Cette étape historique est le signe d’un espoir de paix dans la Corne de l’Afrique. Malgré les tensions qui persistent et la méfiance d’une partie de la population en Éthiopie, les projets de réforme du nouveau Premier ministre Abiy Ahmed insufflent un vent nouveau sur le pays. Ce premier contact diplomatique pourrait-il permettre la réconciliation entre l’Éthiopie et l’Érythrée ? Pour nous éclairer sur la situation, le point de vue de Patrick Ferras, directeur de l’Observatoire de la Corne de l’Afrique, enseignant à IRIS Sup’.

Mardi 26 juin, le Premier ministre éthiopien a reçu une délégation érythréenne, une première après de nombreuses années d’hostilité. Quels étaient les enjeux de cette rencontre ? Est-ce une étape historique pour l’avènement de la paix et la sécurité dans la Corne de l’Afrique ?

La Commission de démarcation de la frontière qui avait été mise en place suite aux accords d’Alger (signés le 12 décembre 2000) mettant fin à la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée avait donné ses conclusions en 2002. La petite ville de Badme, entre autres, devait revenir à l’Érythrée. Cette décision n’a jamais été acceptée par l’Éthiopie et a conduit à une situation de « ni paix, ni guerre » entre les deux États. Depuis son élection et à plusieurs reprises, le nouveau Premier ministre Abiy Ahmed a souhaité mettre fin à cette situation et a décidé d’ouvrir le dialogue avec l’Érythrée. L’arrivée d’une délégation érythréenne de haut niveau souligne l’intérêt pour les deux pays d’une sortie de crise et c’est un signe très positif pour l’avènement de la paix et de la sécurité dans la Corne de l’Afrique.

L’enjeu majeur de cette rencontre était donc d’ouvrir un dialogue qui n’existait plus depuis 2002. Les deux États ont abordé les problèmes économiques (avec la visite du parc industriel d’Hawassa), sociaux et politiques, mais surtout affirment qu’il faut à présent parler du futur, laisser un certain nombre de choses derrière eux et rechercher une paix durable. Les prochains signes de « détente » pourraient être le retrait des troupes éthiopiennes de la zone de Badme, mais aussi la réintégration de l’Érythrée au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD)[1]. Cela étant, les modalités de retour de Badme sous administration érythréenne resteront complexes et ne peuvent s’envisager que sur du moyen terme.

Le réformateur Abiy Ahmed a été élu Premier ministre éthiopien au mois d’avril. Son élection est-elle signe d’espoir et d’ouverture pour l’Éthiopie ? Quels sont les principaux défis du pays ? Les mesures de libéralisation de l’économie éthiopienne étaient-elles notamment attendues ?

La manifestation de samedi dernier a montré l’espoir suscité par le nouveau Premier ministre depuis son élection. Il était impossible d’accéder à Meskel Square tellement la foule était nombreuse et occupait aussi tous les axes principaux qui mènent à la place. Abiy Ahmed a investi le domaine de la communication qui restait négligé par les autorités éthiopiennes depuis 1991. Ses discours tranchent avec ceux de ses prédécesseurs. Ils sont dynamiques et présentent ce que les Éthiopiens souhaitent depuis longtemps : la lutte contre la corruption et le clientélisme, la mauvaise qualité de l’administration, la liberté de la presse... Les mesures annoncées sur le plan économique sont logiques et ont été maintes fois réclamées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour que l’Éthiopie puisse l’intégrer.

Selon certains analystes, l’application des nouvelles mesures du Premier ministre éthiopien ne se fera pas sans susciter des tensions au sein des ethnies locales. L’attaque à la grenade, samedi 23 juin à Addis-Abeba, n’est-elle que les prémices de cette défiance d’une partie de la population éthiopienne face aux volontés du nouveau pouvoir en place ? Quelle est la situation sécuritaire du pays ?

En expliquant ce qu’il veut faire et surtout en agissant, le Premier ministre a dynamisé la vie politique du pays. Les « vieux partis » sont dépassés par le rythme qu’il impose. L’attaque à la grenade de samedi dernier ne fera que renforcer son aura et l’engouement populaire qui le porte. Dans un État de 102 millions d’habitants, les tensions existent et continueront d’exister, mais la résolution par le dialogue est affichée et les sorties de crise possibles. La venue de la délégation érythréenne à Addis-Abeba est déjà un succès. Personne n’aurait pu l’imaginer il y a encore trois mois. Les chantiers économiques lancés vont demander du temps et c’est ce que Abiy Ahmed a demandé lors de toutes ses interventions ou de ses discours.

Il a été élu par la coalition au pouvoir qui a tout intérêt à ce qu’il réussisse dans son entreprise de modernisation du pays. S’il échouait, elle pourrait perdre, aux élections de 2020, le pouvoir détenu depuis 1991.

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[1] L’Éthiopie préside depuis de nombreuses années l’IGAD et bloquait la réintégration de l’Érythrée.
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