ANALYSES

Imaginaires du nucléaire : le mythe d’un monde affranchi de toutes contraintes naturelles

Presse
23 février 2023
Aux racines géopolitiques du nucléaire se trouvent deux mythes, l’avènement de l’Humanité à l’âge de l’abondance et la soumission de la nature, fondés sur les propriétés physiques de l’uranium et du plutonium. Comprendre les fondamentaux géopolitiques du nucléaire demande de s’arrêter sur cette matérialité. Plus précisément, il faut prendre au sérieux la manière dont celle-ci a été convoquée par des acteurs scientifiques, politiques et économiques pour soutenir l’idée d’un nucléaire a-spatial par nature, d’une technologie permettant à l’Humanité de se défaire des contraintes que la géographie avait fait peser sur son développement.

L’exploitation de la densité énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie stockée dans une masse donnée, de l’uranium et du plutonium constitue une rupture technologique. Un kilogramme d’uranium préparé pour un réacteur commercial libère 3 900 000 mégajoules d’énergie, contre 55 mégajoules pour le gaz naturel, 50 pour le pétrole et moins de 25 pour la houille. Un réacteur standard, de la taille de ceux en fonction en France, consomme environ un mètre cube d’uranium enrichi par an, soit 20 tonnes de combustible. Pour le produire, il faut approximativement dix fois plus d’uranium naturel. La même énergie fournie par une centrale à charbon demanderait 3 millions de tonnes de houille. Les volumes sont si faibles que le combustible peut être expédié par avion, limitant les risques de rupture d’approvisionnement qu’imposeraient des conflits sur le chemin.

Face aux restrictions de transports terrestres, la Russie a ainsi alimenté par les airs les centrales hongroises, tchèques et slovaques pendant les guerres en Ukraine de 2014 et 2022, chaque vol contenant presque deux années de combustibles d’une centrale. Du côté militaire, la rupture d’ordre de grandeur est tout aussi vertigineuse. La plus grande bombe conventionnelle larguée pendant la Seconde Guerre mondiale, la Grand Slam, avait une puissance équivalente à 10 tonnes de TNT, soit 1 500 fois moins que Little Boy lancée sur Hiroshima le 6 août 1945.

Le nucléaire : outil de conquête de l’œkoumène

Dès les années 1950, chercheurs et politiques s’enthousiasment. Grâce aux quantités dérisoires de combustibles nécessaires et la facilité à le transporter, le nucléaire s’affranchirait de la géographie des ressources. On pourrait, pensait-on, placer des réacteurs n’importe où, sans impératifs de proximité avec une mine ou des infrastructures de transports. Plus encore, l’énergie ne serait plus tributaire des gisements de main-d’œuvre. Seule reste la contrainte de l’eau, indispensable – sauf rupture technologique – pour refroidir les centrales, qu’elle vienne des fleuves, de l’océan ou des égouts des villes, comme c’est le cas à Palo Verde en Arizona. Les possibilités semblent sans limite. Le nucléaire devient un outil géopolitique servant à aménager les derniers espaces qui échappaient à la présence humaine, repoussant les frontières de l’œkoumène.

 

Les années 1950-1960 voient se multiplier dans les comics et dans la littérature nord-américaine des images de villes sous cloche, projets urbains nucléarisés protégés par des dômes. Ces utopies atomiques forment des habitats hermétiques, entièrement alimentés par l’énergie nucléaire, autorisant la conquête par l’humanité des derniers milieux extrêmes et la colonisation des déserts, des pôles, voire d’autres planètes. Ces productions sont promues, parfois même commandées, par l’administration états-unienne. Soft power avant l’heure, il faut prouver la supériorité du modèle américain face aux soviétiques. Les villes sous cloche doivent également laisser envisager au public américain que des solutions existent pour perpétuer la vie après une éventuelle attaque nucléaire. Cette stratégie répond aussi aux rumeurs venant de l’autre côté du rideau de fer qui prêtaient à Moscou le projet de construire des dômes nucléarisés comme socle de l’urbanisation de l’Arctique pour assurer son contrôle militaire et faciliter l’exploitation de ressources naturelles.

De la fiction, ces utopies percolent dans les milieux scientifiques et militaires. Les appétits se portent sur l’Antarctique, terres hostiles que le nucléaire ouvrirait à une colonisation durable. Le déploiement d’un réacteur pour soutenir la présence permanente d’une station de recherche états-unienne à McMurdo sur l’île de Ross devait damer le pion aux ambitions soviétiques dans la région. Côté militaire, cette colonisation par l’uranium était vue comme l’occasion d’arrimer une tête de pont logistique et transformer l’Antarctique en terrain d’entraînement pour des combats futurs en Arctique. L’expérience est catastrophique. Installé en 1962, le réacteur subit 438 incidents avant sa mise à l’arrêt dix années plus tard. Au Groenland, l’expérience du réacteur PM-2A, acheminé par avion en 1960 pour alimenter la base militaro-scientifique de Camp Century à la pointe nord-ouest de l’île, est aussi un échec, ne fonctionnant que pendant deux ans. Les espoirs de colonisation nucléaire s’amenuisent. Les années 2010 voient cependant se raviver l’idée d’un nucléaire a-spatial avec le retour en grâce des petits réacteurs modulaires. Qu’ils soient publics ou privés, militaires ou civils, leurs promoteurs remobilisent l’image d’une technologie pilotable à distance capable d’atteindre les espaces les plus isolés et d’y soutenir la vie. Les projets ciblent les communautés arctiques, les déserts arides, les fronts pionniers des forêts tropicales, voire l’espace et les corps célestes. S’ils s’appuient sur un discours climatique, ils se nourrissent aussi d’ambitions géopolitiques. Ces réacteurs doivent assurer une présence permanente dans des territoires stratégiques, qu’il s’agisse de l’Arctique pour la Russie, ou des archipels contestés des Spratleys et Paracels pour Pékin en mer de Chine méridionale. L’atome redevient l’outil de la conquête de la géographie.

Explosions atomiques et géo-ingénierie

Dès le début des années 1950, on envisage l’utilisation d’explosions atomiques pour changer la topographie : construction de canaux, ouverture de mines, inversion de cours de rivière, fracturation d’icebergs pour produire de l’eau potable ou terrassement de montagnes. La Commission de l’énergie atomique des États-Unis lance en 1957 le programme Plowshare pour évaluer ces nouveaux débouchés. L’URSS ne suivra que 8 années plus tard. L’empressement américain s’explique par l’expérience de la crise de Suez en 1956. Le blocage du canal amène Washington à envisager de créer une nouvelle voie pour le pétrole du Golfe à coup d’explosions atomiques. De l’autre côté de l’Atlantique, le risque d’une thrombose du canal du Panama entraîne les mêmes plans. L’Atlantic-Pacific Inter-oceanic Canal Study Commission propose en 1970 d’ouvrir un chemin, au Costa Rica, Nicaragua ou en Colombie, par 250 explosions nucléaires quasi simultanées. L’atome doit assurer la fluidité du trafic mondial et garantir un sauf-conduit océanique à la Navy. La construction de ports artificiels dans des localisations stratégiques, au nord de l’Alaska, au Chili et aux îles Christmas dans le Pacifique, est étudiée. Ce programme sert également de justifications aux scientifiques pour pérenniser leur budget, alors même que les débats s’intensifient aux États-Unis comme à l’étranger pour la mise en place d’un moratoire global sur les essais nucléaires. Plowshare ne sera jamais mis en phase opérationnelle. Il est abandonné en 1977, après une douzaine d’essais, plombé par des doutes quant à la rationalité économique et l’acceptabilité sociale de cette géo-ingénierie nucléaire.

Le programme soviétique débute plus tardivement, et n’est arrêté qu’en 1989. Comme pour les États-Unis, il s’agit de dompter l’espace à coup d’explosions nucléaires. On envisage de former des cratères atomiques pour construire des réservoirs en Sibérie afin d’y développer l’agriculture ainsi que de creuser un canal entre les rivières Kama et Pechora, déroutant les eaux de l’Arctique vers l’Asie centrale et la Caspienne. C’est dans l’industrie des hydrocarbures que l’ingénierie nucléaire soviétique est mise en pratique. De 1965 à 1987, douze explosions sont utilisées pour stimuler la production de puits pétroliers, non sans critiques des raffineries qui refuseront à plusieurs reprises de transformer les hydrocarbures extraits par cette technique, de crainte que la matière ne soit radioactive. Dans le secteur gazier, cinq détonations permettent d’éteindre des puits dont l’industrie avait perdu le contrôle, à Maïski dans le Caucase et Narian-Mar dans l’Arctique russe ainsi qu’en Ouzbékistan et en Ukraine près de Kharkiv.

La géopolitique du nucléaire se nourrit ainsi de la représentation d’un atome a-spatial par essence, d’une technologie presque entièrement décorrélée des besoins en ressources et permettant à l’Homme de se développer sans contrainte naturelle, de coloniser les derniers espaces résistant à sa présence et de reconfigurer la géographie à sa volonté. L’atome doit assurer le contrôle militaire de points stratégiques isolés et l’exploitation de ressources pour asseoir sa puissance économique et prouver la supériorité de son modèle. Ces discours reposent sur une interprétation des caractéristiques physiques des matières nucléaires. Mais derrière ces imaginaires, la réalité est bien plus complexe.

 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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