ANALYSES

Italie : tout change pour que rien ne change, encore (?)

Tribune
1 juillet 2022
Par Fabien Gibault, enseignant à l'Université de Bologne (Italie)
 


Pour la première fois sous la cinquième République, la France ne trouve pas de majorité à l’Assemblée nationale. Cette situation est bien plus commune chez nos voisins transalpins, qui connaissent ce format depuis 2018. La semaine dernière, les remous politiques en Italie ont fait penser à une nouvelle crise du gouvernement, mais l’expérience dans le domaine de la non-majorité semble éviter un énième blocage de l’État.

Énième crise politique interne, mais sans impact

L’annonce officielle a été faite mardi 21 juin : le ministre des Affaires étrangères italien, Luigi di Maio, quitte le Mouvement 5 étoiles, emportant avec lui plus d’une cinquantaine de députés pour un nouveau groupe parlementaire. Cette annonce – pressentie depuis plusieurs mois – a semé le doute quelques instants : le parti le plus représenté au parlement se scinde, qu’en sera-t-il de la coalition gouvernementale ? La frayeur fut de courte durée, car même si le MoVimento 5 Stelle implose, les deux partis devraient faire partie de l’alliance du gouvernement, pour des raisons différentes. D’un côté, le Mouvement 5 étoiles appuie déjà le gouvernement actuel, bien que leur leader Giuseppe Conte soit de plus en plus critique envers les politiques exercées par Mario Draghi. C’est d’ailleurs cette prise de distance qui a fait naître la faction dimaiaina (favorable à Luigi di Maio), proche du gouvernement et à vocation plus centriste. Pour résumer, le Mouvement 5 étoiles a changé et une frange conséquente devient un parti avec Luigi di Maio, tandis qu’une autre reste plus proche de l’idée originale du Mouvement, avec Giuseppe Conte.

Cette dissidence était à prévoir, car Luigi di Maio a considérablement changé lors des deux dernières années, passant de l’euroceptisme voué à la cause des gilets jaunes à un discours modéré pro-Europe. Son parti s’appellera Insieme per il futuro (Ensemble pour le futur), un nom qui rappelle bien entendu la coalition pour la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron. Une position centriste qui annonce de potentielles alliances encore inimaginables il y a quelques mois, mais l’histoire politique italienne nous apprend que le paysage politique est en constante évolution : près d’un tiers des parlementaires ont changé de groupes durant les quatre dernières années. Luigi di Maio, grand artisan de ce phénomène, plaidait lui-même pour une amende de 150 000€ pour toute personne quittant le Mouvement 5 étoiles avant la fin de la législature.

Luigi di Maio quitte son Mouvement, mais reste au gouvernement. Il continuera de collaborer avec le Parti démocrate, qui ne serait pas contre l’idée de le recruter. Même le pire ennemi de Luigi di Maio, Vincenzo de Luca (Parti démocrate) s’est dit ouvert au dialogue. Récupérer l’actuel ministre des Affaires étrangères serait une manière de rendre encore plus fort le principal parti de centre gauche et d’enrayer la grande coalition centriste qui pourrait voir le jour.

Le gouvernement élargi de Mario Draghi donne des idées au centre

D’autres acteurs politiques commencent à se placer en vue des élections législatives de mai 2023, et une large alliance du centre est possible, bien qu’aux prémisses. Elle pourrait notamment comprendre Italia Viva de Matteo Renzi, Forza Italia de Silvio Berlusconi et – hypothétiquement – Matteo Salvini. Le leader de la Ligue est en perte de vitesse, doublé par la droite par Giorgia Meloni. Monsieur Salvini cherche donc une nouvelle place sur l’échiquier politique, et l’exemple de Luigi di Maio pourrait lui donner des idées. Matteo Salvini a largement réduit les attaques agressives, citant de plus en plus le Pape et se montrant plus spirituel que jamais. Une nouvelle orientation pour le capitano qui pourrait lui ouvrir les portes d’un centre droit encore existant, mais sans meneur. Seul Azione, de Carlo Calenda, ne semble pas intéressé par cette grande coalition, monsieur Calenda ayant toujours abhorré le Mouvement 5 étoiles, et donc Luigi di Maio. Un doute plane sur Forza Italia également. Les personnages forts du parti (Mara Carfagna et Renato Brunetta) sont plutôt favorables à cette union centriste, mais Silvio Berlusconi ne l’entend pas de cette oreille et compte revenir au premier plan cette année, malgré ses 85 ans.

Cette possibilité de grande coalition prend déjà forme à l’échelle locale. Des membres d’Italia Viva ont soutenu – officieusement – le nouveau maire de Palerme Roberto Lagalla (Union du centre) lors des dernières élections municipales. Ce même scrutin a vu entrer au conseil municipal la Nuova Democrazia Cristiana, une nouvelle version du parti politique centriste qui a régné sur l’Italie de l’après-guerre aux années 90.

La Nouvelle Démocratie chrétienne pourrait-elle être l’étendard de ce nouveau centre ? Difficile, car les créateurs de ce retour historique de la DC sont Marcello dell’Utri et Totò Cuffaro, tous deux condamnés pour association mafieuse, une bien mauvaise publicité pour un parti qui avait disparu suite à l’opération mains propres (contre la corruption) des années 90. Malgré cela, la Nouvelle DC est au conseil municipal de Palerme, avec plus de 5% des voix. L’idée semble difficile à réaliser, mais reste valable.

Un grand remue-ménage sur la scène politique italienne, dont la presse locale se régale, mais qui n’est donc que relatif : cette grande coalition du centre est estimée à 10-15% des intentions de vote. Une alliance qui ne peut pas gagner l’élection, mais qui pourrait être un levier pour une majorité lors des prochaines élections.

La sécurité Draghi, la multiplication des partis et des transferts

Il semble évident que Mario Draghi restera à son poste au moins jusqu’à la fin de la législature, et l’idée de le reconduire dans ses fonctions pour cinq années supplémentaires se fait déjà entendre. La confiance internationale retrouvée pour l’Italie après la turbulente période du gouvernement des extrêmes Lega-5 étoiles. Dans ce climat de stabilité retrouvée et dans le cadre de la préparation des élections de mai 2023, chaque candidat potentiel crée son courant politique, afin de pouvoir négocier une place dans la future coalition victorieuse ou dans l’opposition. Nous assistons à une multiplication des partis, souvent avec “Italia” dans le titre : Italia Viva, Italia al centro, Ancora Italia, Noi con l’Italia, Italia dei valori, Sogno Italia… L’omniprésence du nom du pays dans les intitulés indique aussi une certaine tendance à la prédominance de la nation, pour certain en opposition à l’Union européenne (comme Italexit per l’Italia de G. Paragone). Une quantité de partis qui adhéreraient quasi tous à la même coalition du centre, tout en étant rivaux. Selon l’historien Paolo Mieli, le grand centre italien prend un format similaire à celui de l’Union européenne : stable dans sa hiérarchie, mais où chaque petite entité peut bloquer l’engrenage pour différentes raisons qui sont propres à ses intérêts.

Malgré toutes ces difficultés, le système politique italien actuel fonctionne, tant qu’une personne accepte de prendre les rênes d’un centre fractionné de plus en plus difficile à contenter à chaque nouvelle création d’un groupe parlementaire dissident. La figure de Mario Draghi fonctionne parfaitement dans ce rôle, tant que celui-ci accepte d’y rester.

L’alternative grandissante à l’extrême droite : Giorgia Meloni

Une partie de la Lega plus au centre avec Matteo Salvini, une autre plus proche de son territoire avec Luca Zaia (le président de la région Vénétie), la Ligue ne miserait plus autant sur le souverainisme ou le populisme qui avait fait la notoriété de Matteo Salvini. La Ligue cherche sa nouvelle identité et perd du terrain – elle est aujourd’hui à environ 15% – et laisse le champ libre à Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia, seule sur le pan de la droite dure. Madame Meloni a l’avantage de ne pas avoir (trop) d’alliances faites puis défaites, ce qui lui donne une image de personne qui garde la même ligne directrice. Son parti n’est pas sans reproches pour autant : alors que la légalité et d’ordre sont des mots sanctifiés chez les Frères d’Italie, Francesco Lombardo (leur candidat à l’élection de Palerme) était arrêté pour avoir acheté des voix à la mafia. Néanmoins, les forces acquises à la cause de Madame Meloni sont fidèles, et il y a fort à parier que Fratelli d’Italia sera le premier parti en Italie lors des prochaines élections, si nous ne prenons pas en compte les coalitions plus larges.

Dans ce jeu des alliances parfois inattendues, il semble bien difficile de trouver une majorité homogène pour la prochaine élection législative. La nomination du prochain président du conseil sera donc de nouveau un casse-tête qui rappelle celui de l’élection du président de la République et qui pourrait finir de la même façon, à savoir la reconduction dans ses fonctions du président sortant. Encore faut-il que Monsieur Draghi accepte, lui qui avait très ironiquement déclaré qu’il avait “une très belle équipe [de ministres]”. Mario Draghi pourrait donc rester à son poste, peut-être contre son gré, comme ce fut le cas pour le président de la République Sergio Mattarella, faute de mieux.

De grandes stratégies politiques avec des alliances parfois rocambolesques, pour revenir aux mêmes présidents. Il faut que tout change pour que rien ne change, comme disait l’écrivain Tommasi di Lampedusa.
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