ANALYSES

L’Allemagne augmente son budget de défense : la France ne peut qu’applaudir

Tribune
7 mars 2022


Les évènements les plus graves sont en général ceux qui changent le cours de l’histoire, ceux qui conduisent à des basculements politiques majeurs. La guerre que vient de déclencher Vladimir Poutine en Ukraine fait désormais partie de ces ruptures stratégiques majeures. Une semaine après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, nous avons vu simultanément l’Union européenne affirmer son existence politique sur la scène internationale en affirmant sa solidarité, y compris militaire, avec l’Ukraine, et l’Allemagne accepter de développer sa puissance militaire comme prix de sa crédibilité politique sur la scène internationale. Lors de la réélection d’Angela Merkel en 2013 un premier pas en avant avait été fait, les dirigeants allemands admettant, notamment lors des discours prononcés à la conférence sur la sécurité de Munich de 2014, que l’Allemagne devait jouer un rôle mondial en rapport avec sa puissance économique et ses intérêts dans le monde. Mais le basculement n’avait porté véritablement que sur la politique étrangère de l’Allemagne et pas sa politique de défense. La question de porter les dépenses de défense à 2% du PIB, suivant en cela la résolution des pays de l’OTAN lors du sommet du Newport au pays de Galles en 2014, avait été éludée lors de la campagne électorale allemande en 2017, puis de nouveau l’année dernière par la nouvelle coalition élue, et ce par volonté de ne pas afficher une militarisation de l’Allemagne. Ce verrou vient donc de tomber, c’est un game changer majeur qui est donc observé avec attention en France.

Les réactions françaises peuvent être de trois ordres.

La première réaction est sans doute de nature plus générale, et n’est pas liée uniquement à la crise ukrainienne et au changement de la politique de défense allemande. C’est une réflexion qui porte sur notre capacité à anticiper les évènements et à développer des politiques publiques permettant de parer à toutes les éventualités. En 2020, nous avons eu la crise du Covid-19 ; en 2022, nous avons l’Ukraine et à chaque fois nous nous découvrons des fragilités face auxquelles nous n’avions pas préparé de réponses. Soyons honnête, peu en France aurait parié sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Je trouvais moi-même que cette hypothèse avait peu de chance d’arriver tant la rationalité d’une telle agression par Vladimir Poutine semblait peu évidente. Mais les militaires français avaient dès 2017 axé leurs discours sur le retour des politiques de puissance de certains États, et notamment la Russie, et l’actuel chef d’État-major des forces armées françaises, le général Thierry Burkhard, avait annoncé dès avant sa nomination au poste qu’il occupe la nécessité de préparer les armées françaises au retour de conflits de haute intensité. Il avait rétrospectivement raison et le budget de la défense français était en constante augmentation depuis 2017 sous l’impulsion du président de la République, Emmanuel Macron, qui est aussi en France le chef des armées. Il faut donc que nous ayons tous en Europe, et notamment l’Allemagne, conscience que la puissance militaire n’est pas destinée à déclencher des guerres d’agression, mais que nous en avons besoin pour défendre le continent européen qui était un havre de paix et de prospérité depuis plus de 75 ans. Nous ne pouvons laisser cette tâche aux seuls Américains : nous avons besoin d’être crédibles sur le sol de notre continent, mais aussi quand cela s’avère nécessaire dans le cadre d’opérations extérieures. Les Français sont donc à la fois heureux de la prise de conscience de cette nécessité par l’Allemagne et de la rapidité avec laquelle la décision d’augmenter le budget de défense allemand a été prise après l’agression russe. Mais certains regretteront aussi que Berlin n’ait pas toujours écouté les dirigeants français quand ils s’exprimaient pour dire que la France ne pouvait à elle seule porter le poids de l’effort de défense en Europe.

La seconde réaction est qu’il faut que le nouvel effort de défense allemand s’inscrive clairement dans un cadre européen. Il faut que cet effort renforce l’Europe de la défense, que cet effort s’exerce dans un cadre collectif, qu’il s’inscrive en cohérence avec toutes les initiatives européennes en matière de défense : le CARD, la PESCO, le Fonds européen de défense et la boussole stratégique qui devrait être adoptée au mois de mars cette année. Il faut que cet effort soit un facilitateur pour les programmes en coopération qui rassemblent la France et l’Allemagne, le système de combat aérien SCAF, le système de combat terrestre MGCS, l’Eurodrone, que cela fasse naître de nouveaux projets franco-allemands avec d’autres partenaires européens quand cela apparait possible. Il ne faut pas en revanche que les crédits supplémentaires annoncés par l’Allemagne soient l’occasion de remettre en cause les équilibres politiques et industriels qui ont été trouvés sur ces programmes d’armement. La guerre en Ukraine nous a démontré que le temps nous était compté. Ne retardons pas plus la réalisation des programmes d’armement que nous développons en commun : c’est ce que la France attend de l’Allemagne. Il ne faut pas non plus accroître notre niveau de dépendance militaire vis-à-vis de l’extérieur par des acquisitions hors du sol européen qui ne se justifieraient pas si des capacités identiques sont développées en Europe. Nous devons avoir la capacité de nous battre pour défendre notre continent, d’être plus autonomes parce que notre sécurité en dépend et parce que ce sont nos intérêts stratégiques que nous défendons. En dernier ressort, tout effort que nous ferons dans un cadre européen renforcera ipso facto les capacités de défense de l’OTAN.

Enfin, certains pourront craindre en France qu’une Allemagne plus puissante militairement ne prenne le contrôle de l’Europe de la défense, un domaine dans lequel la France a toujours joué le rôle moteur. Soyons sérieux. Nous avons plus souffert ces dernières années d’une politique de défense de l’Allemagne que certains qualifiaient de pusillanime, mais que l’histoire permettait, sans aller jusqu’à l’approuver, de justifier et de comprendre. Les Français ne doivent donc que se réjouir du revirement de la politique de défense allemande. Il vaut mieux un couple efficace et équilibré partageant les mêmes objectifs pour l’Europe de la défense qu’un couple déséquilibré avançant à un rythme non coordonné comme cela a été trop de fois le cas dans le passé.

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Article initialement publié en allemand par la Fondation Friedrich Ebert.

 
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