ANALYSES

Allemagne : une augmentation du budget de la défense, avec quelles conséquences ?

Interview
20 janvier 2022
Le point de vue de Jacques-Pierre Gougeon


Alors que le contrat de coalition en Allemagne annonçait la nécessité de moderniser l’armée fédérale et de consacrer 3% du PIB en faveur de l’action extérieure, la nouvelle ministre de la Défense, Christine Lambrecht, a tenu un discours le 14 janvier dernier qui voit ces ambitions à la hausse. Comment expliquer une telle décision de la part de la ministre ? Avec quelles conséquences au niveau européen ? Le point avec Jacques-Pierre Gougeon, professeur des universités, germaniste, spécialiste de l’Allemagne contemporaine, directeur de recherche à l’IRIS où il dirige l’Observatoire sur l’Allemagne.

La nouvelle ministre de la Défense allemande a retenu l’attention récemment par un discours important. Que peut-on en dire ?

La nouvelle ministre de la Défense allemande, Christine Lambrecht, a prononcé le 14 janvier dernier, devant le Parlement fédéral, un discours très offensif qui a marqué les esprits en Allemagne jusqu’à faire « la Une » de certains journaux comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 15 janvier, pour trois raisons majeures, avec bien entendu une implication pour les partenaires européens.

En tant que ministre de la Défense sociale-démocrate, elle a tout d’abord défendu avec ardeur une augmentation importante du budget de la Défense en la justifiant par l’extension des missions extérieures de l’armée fédérale liée à « la responsabilité de l’Allemagne en faveur de la paix en Europe et dans le monde » et au fait que « notre sécurité en Europe et au-delà soit confrontée actuellement à de grands défis ».

Elle a ensuite reconnu ce que plusieurs rapports ont dénoncé dans un passé récent, à savoir le mauvais état des équipements de l’armée fédérale qui la rend vulnérable sur les terrains d’opérations, comme cela fut maintes fois constaté en Afghanistan.

Le troisième point qui doit être souligné, c’est qu’il s’agit d’une ministre sociale-démocrate identifiée à l’aile gauche de son parti, ce qui marque une évolution importante des mentalités en Allemagne dans le rapport à l’armée fédérale. Il faut le rappeler, l’armée fédérale a été créée au lendemain de la guerre, le 12 novembre 1955, dans un climat de suspicion intérieure et extérieure dû au passé, tout en bénéficiant d’un fort soutien américain. C’est une évolution capitale outre-Rhin : le rapport à l’armée fédérale est bien sur la voie de la normalisation sans que cela ne fasse grand bruit. D’ailleurs, dans une étude de la Fondation Körber de juin 2021, 49% des Allemands se déclaraient favorables à une augmentation du budget de la défense, 45% défavorables et 6% sans opinion. Dans un pays, où le sujet reste inflammable avec des éléments de culture pacifiste, encore marqués chez une partie des sociaux-démocrates et chez les verts, et toujours présents dans le débat public, ces chiffres méritent d’être relevés. On notera enfin que les déclarations de la ministre vont plus loin sur ce sujet par rapport au contrat de coalition qui évoquait seulement la nécessité de moderniser l’armée fédérale et de consacrer 3% du PIB en faveur de l’action extérieure, permettant à l’Allemagne de « renforcer sa diplomatie ainsi que son aide au développement et de remplir ses engagements au sein de l’OTAN ».

Quel est le profil de la nouvelle ministre ?

Christine Lambrecht, 56 ans, est à l’origine une juriste, avocate, et a commencé sa carrière politique comme élue locale, avant de devenir députée au Parlement fédéral en 1998 puis vice-présidente du groupe parlementaire social-démocrate et à partir de 2018 « Secrétaire d’État parlementaire » au ministère des Finances dont le titulaire était alors Olaf Scholz. Ce dernier a apprécié sa rigueur et son sens politique, « les Secrétaires d’État parlementaires » étant en Allemagne des représentants politiques directs du ministre au Parlement fédéral et donc des rouages essentiels dans les relations du ministre avec son groupe et plus généralement la sphère parlementaire. Devenue en 2019, ministre fédérale de la Justice, elle a acquis une dimension nationale, notamment en ayant une attitude très ferme face à l’extrême droite dont elle a régulièrement dénoncé les agissements et les manipulations et en s’engageant dans la lutte contre la maltraitance des enfants. En 2020, elle avait même enjoint le ministre de l’Intérieur de l’époque d’être plus offensif dans le combat contre le racisme dans la police et de revoir la formation des policiers. Si la ministre n’a pas d’expérience marquée dans le domaine de la Défense, elle a su s’entourer de deux secrétaires d’État sociaux-démocrates reconnus pour leurs compétences en la matière, Thomas Hitschler et Siemtje Möller. Il est évident que sa proximité avec le chancelier Olaf Scholz est également un atout, sachant que les grandes décisions en matière de Défense remontent au chancelier qui, selon la constitution, n’est certes chef des armées qu’en temps de guerre, mais demeure dans la réalité décisionnaire, sans oublier qu’en Allemagne le rôle du Parlement fédéral est central.

Dans quel contexte se déroule la prise de fonction de la nouvelle ministre de la Défense ?

Pour la première fois en 2022, le budget de la Défense allemand dépasse les 50 milliards d’euros, budget arrêté par le précédent gouvernement, impliquant une forte augmentation entre 2021 et 2022. Ces 50,3 milliards d’euros se situent dans la continuité d’une augmentation constante et progressive depuis 2015, alors qu’avant cette date le budget de la Défense avait marqué un recul certaines années. Certes, le nouveau budget de la Défense ne représente que 1,5 % du PIB (contre 2,1% pour la France et 2,2% pour la Grande-Bretagne), encore loin des 2% requis par l’OTAN. C’est une évolution importante qui a une incidence directe pour les partenaires européens, en premier lieu la France. Ainsi la coopération franco-allemande en matière d’armement se présente sous un ciel plus clément, notamment en ce qui concerne le Système de combat aérien du futur (SCAF) qui prévoit un financement à parité entre Paris et Berlin. De manière plus globale, il ne faut d’ailleurs jamais oublier que l’Allemagne est un exportateur important en matière d’armement, ayant représenté entre 2016 et 2020 5,5% des parts de marché des armes conventionnelles dans le monde (derrière la France avec 8,2% mais devant la Grande-Bretagne avec 3,3%). Il faudra d’ailleurs suivre l’évolution de la législation allemande en matière d’exportation d’armement, le contrat de coalition stipulant la volonté de mettre en place « une politique d’exportation d’armement plus restrictive », certes en concertation avec les partenaires européens. De même, il sera sans doute plus aisé d’aborder la question de la défense européenne, toujours dans les limbes, dans ce contexte d’augmentation forte du budget de la défense allemand. Avec l’exercice par la France de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, le sujet est de nouveau d’actualité.

 

 
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