ANALYSES

Célébration des 100 ans du PCC : l’opportunité d’un regain de popularité pour Xi Jinping ?

Interview
28 juin 2021
Le point de vue de Emmanuel Lincot


En juillet 2021, le Parti communiste chinois célébrera ses 100 ans. Un événement historique et symbolique, mais surtout l’occasion pour le président Xi Jinping de réaffirmer le pouvoir du parti et de préparer sa potentielle réélection. Outil de propagande, la célébration de ce centenaire continue-t-elle d’assoir l’influence du PCC ? Le point avec Emmanuel Lincot, sinologue et chercheur associé à l’IRIS.

Que symbolise la célébration des 100 ans du Parti communiste chinois pour le parti au pouvoir ?

C’est la célébration de l’un des plus grands partis politiques du monde (le deuxième après le BJP indien) avec plus de 90 millions de membres. Longtemps nomade et clandestin, il s’est confondu à partir de 1949 et la proclamation de la République populaire de Chine avec les structures de l’État. Il correspond en cela à un type de régime que la politiste Hannah Arendt qualifiait de totalitaire. Attaché à l’idéologie marxiste, il est léniniste dans son organisation, c’est-à-dire à la fois opaque et secret. Dans l’histoire mondiale du communisme par ailleurs, le PCC est né quelques mois après le congrès de Tours. D’importantes divergences voient le jour quant à la conduite de la révolution et les premières lignes de fractures divisent le PCC en plusieurs obédiences. La majorité est prosoviétique et finira par être décimée ainsi que la mouvance trotskyste après l’échec du Front unique et la victoire de Mao Zedong au sein du PCC. En cela, et on l’oublie trop souvent, la Chine comme l’Allemagne des années 20 constituent les deux principaux théâtres d’affrontements entre les différents grands courants idéologiques du moment. Les tenants de la démocratie sont en minorité et ce qui compte pour l’opinion avant toute chose c’est de réunifier un pays déchiré par la guerre civile puis par le conflit qui l’oppose aux Japonais. Le Guomindang de Chiang Kaï-Shek puis le PCC finiront successivement par incarner cette unité. Et c’est encore largement le cas aujourd’hui en dépit de signes de fractures et d’un dissensus de plus en plus évident. Ouïgours, Tibétains, Mongols et insurgés de Hong Kong en contestent l’autorité. Une partie non négligeable des jeunes, dans une posture de résistance passive, prend délibérément le contre-pied des exhortations du régime à retrousser ses manches, à souscrire aux projets nationaux. L’exhortation pronataliste du régime pour combler le déficit inquiétant du pays sur le plan démographique (avec le corollaire de ce que l’on sait : la Chine risque de devenir vieille avant d’être riche) est un échec total. Ce n’est d’ailleurs pas le seul : la crise du Covid-19 est telle que toute une partie de la population est en souffrance dans un pays, rappelons-le, où les allocations chômage sont inexistantes. Par conséquent, le PCC affronte une conjoncture qui lui est défavorable avec des tensions de plus en plus fortes dans la partie de bras de fer qui s’est engagée avec les États-Unis. La nervosité du PCC et de ses membres est palpable, car, outre cet anniversaire que l’on célébrera le 1er juillet, deux autres échéances très importantes interviendront l’une à l’automne de cette année, l’autre en 2022 : le plénum puis le Congrès. L’avenir de Li Keqiang, actuel Premier ministre d’une part et dont on sait les dissensions profondes vis-à-vis de Xi Jinping, et la prochaine étape de la carrière politique de Wang Huning d’autre part, qui outre le fait d’être l’homme à penser du président – on lui doit tous les slogans du régime et notamment celui de « Rêve chinois » (Zhongguo meng)- a très certainement convaincu ce dernier à engager une partie de bras de fer avec les Américains contre l’avis d’un très grand nombre de hauts dignitaires, sont engagés.

En quoi le « tourisme rouge » généré par cette célébration participe-t-il à la potentielle stratégie de réélection de Xi Jinping ? Cette dernière se déroulerait-elle sans heurts ? 

Rappelons que le tourisme mémoriel dit « tourisme rouge », déjà important au début des années 2000, est édifiant, car structuré par les hauts lieux dans lesquels Mao Zedong a vécu et les faits marquants de l’histoire « héroïque » du PCC – Shaoshan, Yan’an, Shanghai -, qui sont célébrés avec emphase par la propagande du régime. Au total, c’est plus de 120 sites classés par le Parti afin de construire un paysage mémoriel de la « Chine nouvelle » (xinhua). Cet intérêt pour le tourisme rouge est en fait déjà ancien. Il a redoublé dès l’après-crise de Tiananmen (1989), dans un contexte de « fièvre culturelle » (wenhua re) alors que le culte du souvenir du Grand Timonier commençait à se développer sous des formes inédites, artistiques notamment. Cette « maomania », déjà instrumentalisée par le pouvoir, tendait à disculper le régime de ses crimes récents et polariser l’opinion dans une vindicte nationaliste d’abord orchestrée contre le Japon puis contre le monde occidental. Toute forme de contestation est en principe verrouillée. Mais on peut toujours s’attendre à des coups de théâtre. Ainsi, en 1971, l’année même où l’on célébrait le cinquantième anniversaire du PCC, le dauphin présumé de Mao Zedong, Lin Biao, disparaissait dans un crash d’avion après avoir été accusé de tentative de coup d’État. Cette année de basculement voyait aussi la Chine populaire intégrer le Conseil de sécurité de l’ONU en y évinçant Taïwan et amorçait un spectaculaire rapprochement avec les États-Unis (concrétisé par la visite un an plus tard de Richard Nixon à Pékin) et quasiment la fin de la Révolution culturelle. C’est la loi du genre dans un régime totalitaire : tout y est prévisible sauf l’imprévu ! Cela signifie en clair que l’on n’est pas à l’abri d’oppositions fortes à la réélection de Xi Jinping et que ce dernier devra à terme renoncer à certaines de ses charges comme l’avait fait en son temps Jiang Zemin tout en conservant un poste clé, celui de chef des armées. En Chine, l’armée reste le pilier du régime et l’a plus d’une fois sauvé de la débâcle. Xi Jinping s’y maintiendra par tous les moyens.

L’image de Xi Jinping est-elle toujours aussi irréprochable au sein de son pays voire au sein de son parti ? Xi Jinping a-t-il su perpétuer la foi en sa politique depuis son arrivée au gouvernement ?

Cette image est désastreuse. C’est la peur qui prévaut au sein du Parti. Nul ne peut être épargné par les foudres du régime, y compris les hommes d’affaires comme le démontre le cas symptomatique de Jack Ma. Que Xi Jinping soit conforté dans ses choix ne fait aucun doute, car il ne sera pas le Gorbatchev chinois. Sauf qu’il fait davantage figure de Don Quichotte que d’homme politique responsable. Par ailleurs, en activant la haine nationaliste, de ses diplomates notamment, il a déclenché un processus dangereux que l’on ne pourra plus maîtriser dans un contexte de crise économique réelle.

 
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