ANALYSES

En route pour la COP26 : privilégier le leadership sur la cohérence, stratégie gagnante ?

Interview
23 avril 2021
Le point de vue de Sylvie Matelly, Julia Tasse, Sofia Kabbej


Alors que Biden a initié le retour des États-Unis dans la lutte contre le réchauffement climatique à travers l’organisation d’un Sommet sur le climat les 22 et 23 avril 2021, de nouveaux engagements à l’horizon 2030 ont été formulés par la Commission européenne tandis que de nombreux Etats tentent de faire concorder leurs plans de relance avec les objectifs d’émissions de gaz à effet de serre. Le point avec Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’IRIS, Julia Tasse, chercheuse à l’IRIS et responsable du Programme Energie, Climat, Sécurité, et Sofia Kabbej, chercheuse à l’IRIS.

La Commission européenne, le conseil de l’UE et le Parlement viennent de s’engager à une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre en 2030. Si certains se sont félicités d’un “moment historique”, d’autres parlent d’un accord en trompe-l’œil. Que doit-on en penser ?

Il était crucial pour l’Union européenne (UE) de continuer à se démarquer par son ambition, et cela passe par des chiffres. L’UE se distingue déjà par des émissions de CO2 par personne moitié moindre que les États-Unis[1]. La Commission et le Parlement se sont donc accordés sur un objectif collégial (un chiffre lié à l’ensemble des pays-membres mais qui peut se décliner différemment au sein de chacun d’entre eux) d’une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 1990. Ces chiffres étaient au cœur de discussion depuis des mois mais un coup d’accélérateur a sans doute été mis pour pouvoir communiquer avant le Sommet de Biden. A bon escient d’ailleurs, puisque l’engagement annoncé par Biden (-50 à -52% d’ici 2030 par rapport à 2005) est tout juste en dessous des engagements européens.

Les accusations d’accord en trompe l’œil portent notamment sur cet aspect collégial qui ne va pas vraiment pousser des pays fortement dépendant des énergies fossiles comme la Pologne, à mettre en place des programmes ambitieux. On peut craindre un phénomène de passager clandestin au sein de l’Union. Ensuite, la comptabilisation utilisée pour ces objectifs intègre le rôle de puits de carbone des forêts et des écosystèmes, minimisant de fait l’effort nécessaire.

Pour le réseau action climat[2], en prenant en compte cette absorption du CO2 la baisse réelle des émissions serait de seulement 52%, bien loin des nécessaire -65% pour rester en dessous des +1,5°C (tel que le prévoit l’Accord de Paris). Par ailleurs, ce chiffre européen, présenté comme très ambitieux, peut être comparé aux engagements britanniques (-68% entre 1990 et 2030).

Joe Biden vient quant à lui d’organiser un sommet virtuel sur le climat. Le retour des États-Unis sur ces questions est-il une bonne nouvelle pour la planète ? Que doit-on retenir de ce sommet ? Quid de la représentativité française ?

De nombreux chefs d’Etat étaient présents à ce sommet, dont Emmanuel Macron. Cependant, la place de la France n’était pas plus significative que celle d’autres pays. Il constituait pourtant une date clé sur la route de la COP26.

Joe Biden a annoncé l’organisation de ce sommet aussitôt après son investiture, en janvier. Cela envoie deux messages clairs : d’une part, les États-Unis font leur grand retour dans les discussions climatiques et prennent ce sujet à cœur (mais une participation active aux intersessions et à la COP aurait suffi) et d’autre part, ils ne vont pas seulement participer, ils cherchent à mener le jeu. La visite de John Kerry en Chine et en Europe est d’ailleurs une confirmation de l’investissement états-unien dans cette diplomatie du climat. Ce sommet, comme le One Planet Summit l’avait été pour la France en 2017, est une manière de remettre les États-Unis au centre du jeu. C’est une bonne nouvelle pour la planète : non pas parce que les États-Unis sont particulièrement ambitieux mais parce que sans l’impulsion du trio États-Unis/Chine/Union européenne, les négociations n’aboutiraient pas.

Au-delà des aspects diplomatiques, le sommet a également été l’occasion pour l’administration Biden de rendre public des objectifs révisés à la hausse dans le cadre de la COP26. En plus des -50 à -52% de réduction des émissions à 2030, les États-Unis se sont en effet engagés à la neutralité climatique à 2050 – ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu des engagement similaires de la Chine et l’UE au cours de l’année 2020[3]. En outre, et pour la première fois de son histoire, le gouvernement américain a publié un plan spécifiquement dédié à la finance climatique internationale. Il prévoit notamment de doubler, d’ici à 2024, le montant des financements à destination des pays en développement par rapport au niveau moyen de la seconde moitié de l’administration Obama-Biden (exercice 2013-2016), et de tripler les montants alloués au financement de l’adaptation, également d’ici 2024.[4]

Au-delà des ambitions et des moyens financiers qui seront mis en œuvre par l’administration Biden, il est indispensable d’intégrer dans l’équation les marchés financiers qui sont et seront déterminants en la matière et plus particulièrement aux États-Unis. Les grands fonds d’investissement drainent en effet des moyens financiers inédits. C’est le cas de BlackRock qui annonçait cette semaine avoir franchi les 9 000 milliards de dollars d’actifs, soit l’équivalent de la troisième puissance économique au monde (le Japon affichant fin 2020 un PIB de 4 900 milliards de dollars). Les banques comme les fonds affichent de nouvelles ambitions en la matière. Leur capacité à dépasser un simple affichage sera déterminante.

 

Si de nombreux États semblent s’engager sur les questions climatiques, et alors que plusieurs rapports aux chiffres alarmistes viennent de paraître (record de chaleur en 2020, émission de gaz à effet de serre en hausse…), les différents plans de relance initiés par les États pour faire face aux répercussions économiques de la crise sanitaire compliquent le respect des objectifs d’émission de gaz à effet de serre. Doit-on s’en inquiéter ? Quelles seront les conséquences ?

Bien que de nombreux Etats aient rendus publics des objectifs plus ambitieux au cours des derniers mois, la question cruciale est celle de leur mise en œuvre et de leur alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris. Les plans de relance adoptés par les Etats suite à la crise de la COVID-19 constituent, en plus des objectifs, un outil supplémentaire d’évaluation de l’alignement des trajectoires d’investissements des pays à long terme avec les objectifs de l’Accord de Paris. Le risque majeur de plans de relance faisant augmenter les émissions serait de verrouiller nos sociétés à long terme dans un modèle non-résilient et dangereux. Les investissements annoncés par les pays du G20 dans les énergies fossiles (204 milliards de dollars)[5] constituent à ce titre une source d’inquiétude majeure, et à juste titre.

Alors que la crise de la COVID-19 avait démontré les limites de notre modèle économique, et le besoin de repenser le fonctionnement de nos sociétés, il semble que les plans de relance et les objectifs climatiques ne suffiront pas à réduire l’ampleur du changement climatique, et ses impacts. Rappelons que depuis 2015 les émissions de GES ont continué d’augmenter, tandis que les engagements pris jusqu’ici ne nous permettent toujours pas de rester en dessous de la barre des +1,5°C. L’urgence est d’autant plus pressante que l’augmentation de la température moyenne est déjà estimée à environ +1°C depuis 1880.

 

Notes :

[1] World Bank Database

[2] https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/reduction-de-55-des-emissions-carbone-d-ici-2030-l-accord-europeen-est-un-trompe-l-oeil-selon-le-reseau-action-climat_4380989.html

[3] The White House. «FACT SHEET: President Biden Sets 2030 Greenhouse Gas Pollution Reduction Target Aimed at Creating Good-Paying Union Jobs and Securing U.S. Leadership on Clean Energy Technologies ». 22 avril 2021.

[4] The White House. « EXECUTIVE SUMMARY: U.S. International Climate Finance Plan ». 22 avril 2021.

[5] GoodPlanetMag. « Plans de relance dans les pays du G20 : 240 milliards de dollars dans les énergies fossiles ». 7 septembre 2020.
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