ANALYSES

La jeunesse et l’élection : l’occasion ratée d’un “dépoussiérage de la politique ivoirienne”

Tribune
23 décembre 2020
Par Marie Detemple, assistante de recherche à l’IRIS


La crise postélectorale met en péril la fragile éducation à la participation politique de la jeunesse ivoirienne, à laquelle travaillent activement de jeunes web-activistes, chacun dans leur optique, mais en coopération. Parmi ceux-ci, Carelle Goli est une blogueuse féministe et engagée pour l’appropriation de la vie politique par les jeunesses ivoiriennes. Cette militante anime deux blogs, un Mondoblog[1] hébergé par RFI et un blog féministe[2]. Juriste de formation et analyste politique, très consciente du rôle qu’elle a à jouer en tant que citoyenne et en tant que femme, Carelle Goli mène un travail de fond pour amener sa génération, et celles à venir, à s’impliquer dans la vie politique de son pays et la construction de la démocratie ivoirienne. Alors qu’elle constate des mesures tièdes en faveur de la participation des femmes, son engagement est aussi ancré dans la certitude qu’une démocratie solide est une démocratie féministe.

Le paysage politique de cette élection est campé, comme depuis une trentaine d’années, par trois hommes politiques[3] : Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, leader notable de l’opposition, et l’ex-chef de l’État en exil Laurent Gbagbo. Dans cette répartition, et compte tenu du grand âge des acteurs qui ont tous plus de 75 ans, il est difficile pour les jeunes ivoiriens de s’identifier, d’autant que l’espace politique est celui de rivalités personnelles. Les candidats “n’inspirent aucune confiance : ils ont tous dirigé, ils ont tous montré leurs limites, ils n’ont aucune légitimité aujourd’hui [aux yeux des jeunes]”, explique Carelle Goli, 30 ans, blogueuse et militante pour la participation politique des jeunes en Côte d’Ivoire. Leur mode de communication est également en décalage avec celui des jeunes, pour lesquels le débat passe massivement par les réseaux sociaux et prend des formes différentes des discours politiques et stratégies relationnelles.

Une jeunesse exclue et méfiante vis-à-vis de la scène politique

Les blessures réactivées au cours de cette élection présidentielle sont toujours structurantes dans la vie et les opinions politiques de nombreux Ivoiriens, y compris des jeunes qui grandissent dans une histoire familiale et politique complexe. Selon Carelle Goli, les jeunes ivoiriens sont politisés, commentent la vie politique et conçoivent des opinions. C’est leur engagement et leur participation effective à la vie politique qui fait défaut, ce qui fragilise la démocratie ivoirienne.

En Côte d’Ivoire, plus de 75% de la population a moins de 35 ans, selon les sources officielles[4], 59,5% moins de 25 ans et près de 20% entre 15 et 24 ans (Banque mondiale, 2019)[5]. Pourtant, cette jeunesse est peu incluse dans la vie politique ivoirienne, a fortiori les jeunes issus des populations les moins favorisées. Les raisons sont multiples : structure sociale très hiérarchisée qui assoit la dominance des membres plus âgés du corps social (et politique); conquête plus ardue que pour les générations précédentes d’une stabilité et d’une indépendance économiques et professionnelles, alors que cette stabilité vaut aussi respectabilité et consacre la véritable entrée dans l’âge adulte et l’aptitude aux responsabilités; ou encore une conception paternaliste et infantilisante des jeunes, à destination desquels les puissances publiques conçoivent des politiques, mais dont la consultation est déficitaire[6]. À cela s’ajoute un fort sentiment d’abandon ressenti par les jeunes, qui portent donc un regard étranger sur le monde politique.

Cette faible participation politique et citoyenne relève aussi de la socialisation politique des générations nées à partir des années 1990, et de leur perception de l’engagement politique. C’est en tous cas l’analyse que livre Carelle Goli : “il y a eu plusieurs jeunesses. Il y a la jeunesse de 1960, de postindépendance, qui a connu le père fondateur Houphouët-Boigny ; il y a la jeunesse des années 1990, qui est devenue actrice politique à cause du mouvement de multipartisme, des années folles, de l’engouement démocratique […]. Mais cela a changé à partir des années 2000 à cause des crises, des violences et des guerres. Cette nouvelle jeunesse, qui est là aujourd’hui, a connu un traumatisme. Lorsque vous naissez et que vous vivez des atrocités et des guerres qui sont fortement liées à la politique, vous vous en méfiez. En Côte d’Ivoire, les jeunes disent qu’ils préfèrent aller au travail, et que la politique, ce n’est pas pour eux. Le mot « politique » n’évoque pas de bonnes choses, pour la jeunesse :  la rébellion de 2002, la crise postélectorale de 2010… […] Beaucoup ont grandi avec une désillusion, de se dire qu’on ne va rien changer, que ça ne sert à rien. Même ceux qui avaient vingt ans à l’époque, et qui aujourd’hui en ont trente ou quarante, sont désabusés. Ceux qui viennent après le sont aussi.

L’élection présidentielle de 2020 : l’occasion manquée de “dépoussiérer la politique

L’incitation à la participation politique suppose donc un long travail de fond, qui exige de profiter de chaque occasion pour toucher le plus de jeunes possible. Pour de nombreux activistes, l’élection présidentielle de 2020 devait être une occasion de mettre à l’épreuve et de consolider le travail mené depuis plusieurs années.

Depuis cinq ans, Carelle Goli mène, aux côtés d’autres blogueuses ivoiriennes, un intense travail de redéfinition : « On essaie aujourd’hui de remettre à neuf le concept même de politique, de le dépoussiérer ! Il y a la politique politicienne, et il y a la vraie politique, celle qui va servir à impulser un développement social, économique, culturel ». Cela passe d’abord par un travail d’explicitation, afin de donner les clés de compréhension et de débat. L’histoire politique, par exemple, est rappelée, actualisée, commentée, car « la jeunesse ivoirienne parle de politique, sans forcément la comprendre, puisqu’on a une histoire politique, récente et passée, assez mouvementée », en outre pétrie de différends communautaires largement instrumentalisés dans les luttes politiciennes[7],[8]. « Il y a aussi le fait que les jeunes doivent comprendre la politique, comment elle fonctionne, ses mécanismes, s’intéresser aux textes. La crise postélectorale actuelle est liée à un troisième mandat, et à une Constitution. Mais il y a beaucoup de personnes qui ont découvert la Constitution comme ça, alors qu’elle date de 2016. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’appropriation des textes. […] Notre rôle, c’est d’affirmer qu’en tant que jeunes, on peut et on doit pouvoir côtoyer les institutions de la République. On doit pouvoir dénoncer ce qui ne va pas, en termes de gouvernance, on doit pouvoir avoir une voix, que ce soit dans un parti politique, ou hors d’un parti politique. On doit pouvoir prendre part au débat citoyen. » Et pour ce faire, les jeunes doivent pouvoir en manipuler les outils et les cadres. C’est pourquoi la jeune blogueuse, qui est aussi analyste politique et juriste de formation, publie régulièrement des analyses de situation et des textes fondamentaux sur ses différents blogs, qu’elle relaie sur ses réseaux sociaux.

Pour ces activistes, la séquence électorale de 2020 devait permettre d’intensifier ce travail auprès des jeunes, car l’attention générale aurait dû être focalisée sur les questions politiques. L’espoir était grand de pouvoir démontrer l’utilité d’une lecture étayée de la situation, et de donner confiance aux jeunes en leur capacité à s’impliquer d’une manière éclairée. « Mais c’est comme si on avait jeté à l’eau notre travail depuis des années », déplore Carelle Goli. Les espaces et les mécanismes que ces activistes avaient mis en place pour encourager et accompagner le débat n’ont pas pu fonctionner, parce qu’il n’y a pas eu matière à débat : aucun candidat n’a présenté de programme, le parti présidentiel n’avait pas réellement de contre-pouvoir et l’opposition était “dans une logique revancharde ».

Le boycott actif du scrutin prôné par l’opposition a achevé de brouiller la lecture proposée par ces activistes, qui distinguent deux niveaux dans tout acte politique : l’acte citoyen, et la prise de position politique. Ainsi, le fait d’exercer son droit de vote est un choix citoyen, condition nécessaire à la conquête de la scène politique par les jeunes, en tous cas dans un contexte de démocratie représentative ; le nom qui figure sur le bulletin de vote est quant à lui un positionnement politique. Or, avec le boycott de l’élection, « ceux qui voulaient voter étaient étiquetés. Si vous vouliez exercer votre droit de vote, on supposait que vous alliez voter pour le président, donc vous étiez collabo. Si vous ne vouliez pas voter, vous apparteniez automatiquement à l’opposition. Tous les choix étaient devenus ouvertement politiques, alors que ce sont d’abord des choix citoyens. […] C’était très difficile d’appeler à aller voter. Si vous le faisiez, vous apparaissiez forcément du camp présidentiel. Moi, j’ai appelé à la conscience citoyenne : si vous avez envie de voter, vous avez le droit d’aller voter. Si aujourd’hui, vous vous abstenez, vous avez aussi le droit, la Constitution vous donne le droit de vous abstenir. En vous abstenant, vous allez avoir un dirigeant que vous n’aurez pas choisi et qui ne va pas changer. C’est ce type de choix conséquents que j’ai mis en lumière », explique Carelle Goli, qui admet amèrement n’avoir pas voté.

Les leçons de l’élection : chantiers à venir pour les jeunesses ivoiriennes

Faute d’accompagner une participation citoyenne des jeunes dans le processus électoral, les militants ont commenté les événements, en tâchant de replacer les déclarations et les actions dans leurs contextes, en explicitant les enjeux des mobilisations et des différends. Carelle Goli a par exemple publié plusieurs articles sur l‘initiative du Conseil National de Transition (CNT) : l’occasion pour les activistes d’approfondir les débats et les réflexions au sein de leur communauté, qui ont conforté la jeune analyste dans certaines de ses convictions et affiné sa lecture des choses.

Elle soulève d’abord un apparent paradoxe : c’est malgré tout à la jeunesse qu’il revient de créer l’opportunité de s’exprimer, et d’être entendue, car cela ne viendra pas de ceux qui sont au pouvoir. « J’ai eu un débat avec des amies qui croyaient au CNT, et l’une d’entre elles disait que les Ivoiriens sont des lâches, car ils ont capitulé. J’ai dit que les Ivoiriens ne sont pas forcément des lâches. Il y a des raisons psychologiques, sociales, qui interviennent, mais il y a aussi le fait qu’aujourd’hui, les Ivoiriens attendent un homme ou une femme providentiels. Ils ont besoin de quelqu’un qui va incarner certains combats ». La faible mobilisation autour du CNT n’est donc pas une preuve de lâcheté, mais plutôt celle que « [la jeunesse] n’est pas encore prête pour aborder le tournant de la révolution, mais je pense pour ma part qu’elle le sera plus tard », ce qui réaffirme l’importance du travail mené par l’activiste et ses collègues.

Le rôle de désamorçage du conflit et de limitation des discours de haine, dans lequel ces militants ont été cantonnés suite à l’élection – et dont ils se sont saisis avec passion, vu l’urgence de la situation – a renforcé une autre conviction, que Carelle Goli a souvent développée en dépit des commentaires réprobateurs. « Il y a une profonde fracture sociale qui n’a jamais été fermée. En Côte d’Ivoire, il y a beaucoup d’hypocrisie. On parle de faire la paix, et on continue comme avant. Quand on en parle, on nous dit qu’on cherche à diviser la Côte d’Ivoire. Moi, je dis que c’est une réalité, et que beaucoup de nos crises en sont nées. On a eu des éducations, malheureusement, avec beaucoup de stigmates posés sur l’un ou l’autre groupe ethnique, avec lesquels nous avons grandi. La politique a exacerbé cela, car nous avons des politiques tribalistes : ils ont des bastions. […] On aura forcément encore des crises communautaires, car ces crises puisent leurs sources dans cette structure. […] De mon point de vue, il faut un grand débat national en Côte d’Ivoire. »

Les fractures sociales et leur reconduction sont intimement liées à l’impunité qui plane sur les violences et les crimes des dernières décennies :  « Quand il y a des crises et des morts, il y a des bourreaux et des victimes. Il faut que les bourreaux paient, et que les victimes soient réparées. En Côte d’Ivoire, ce sont des choses qui n’existent pas, ou sont très partielles. La justice du vainqueur ne va jamais arranger les choses, mais la Côte d’Ivoire ne pourra connaître la paix que lorsqu’on aura une justice, une vraie enquête. On ne veut pas de lois d’amnistie : c’est de l’hypocrisie ». La crise postélectorale actuelle aura donc renforcé la conviction que le point de départ d’une stabilisation politique repose dans une réparation, qui permettra le deuil et la réconciliation : « parler de réconciliation, c’est déjà supposer qu’on a apporté réparation à la personne lésée. Ensuite, on pourra entamer les autres chantiers. Pour l’instant, lorsqu’un gouvernant arrive au pouvoir, il y a en face des gens qui ont des rancœurs, les critiques et les indignations partent vite. C’est pour cela qu’en Côte d’Ivoire, tout s’enflamme vite : les cœurs ne sont pas apaisés. On parle de « match retour ». C’est une expression ivoirienne, qui veut dire qu’il y a eu un « match aller » que les autres ont gagné, mais dans le « match retour », nous allons jouer contre eux. Et quand on parle de « match retour », c’est dangereux. »

Des jeunesses multiples : cibler les femmes et les moins favorisés

Carelle Goli, tout comme ses collègues engagés, tient à préciser que l’incitation à la participation politique ne peut faire l’économie d’une adaptation à chaque public : la jeunesse est multiple. La jeune web-activiste est ainsi particulièrement mobilisée envers le public féminin, et se présente d’ailleurs avant tout comme féministe. À ce titre, elle ne se contente pas de rendre accessible l’histoire politique communément acceptée de la Côte d’Ivoire, mais propose sur son blog Héroïnes d’ici une relecture féministe et féminisée de l’histoire ivoirienne : « [on a délesté les femmes] de leurs mérites des périodes post-indépendance, on a dit que tout était le fait d’hommes, et d’ailleurs on parle des « pères de l’indépendance ». Moi, je veux dire qu’il y a eu des « mères de l’indépendance » ! On les ramène à des femmes qui ont aidé leur mari, mais c’est très réducteur. Ces femmes-là étaient des actrices à part entière dans l’histoire du pays, elles ont vécu la clandestinité, elles ont mené des combats, elles ont dirigé des révolutions. Mais à la fin, des hommes se sont approprié le pouvoir. » Carelle Goli parle également du manque de représentation des femmes dans les sphères politiques, dont elle livre les principaux mécanismes, et le manque de représentativité des politiques. Elle aborde aussi des sujets tabous liés aux violences sexuelles ou au harcèlement subis par les femmes dans les structures politiques.

Son engagement dans les combats féministes est d’autant plus motivé par le fait que « les jeunes femmes commencent à s’intéresser, à essayer de comprendre la politique, parce qu’elles se rendent compte qu’elles vivent dans une société où elles ont des droits, où elles sont obligées d’être actrices, où lorsque le politicien ou la politicienne vient chercher son électorat, ils ne distinguent pas la voix de l’homme et de la femme, donc forcément, les femmes vont aider à élire des gens. Il faut donc pouvoir exercer ce pouvoir-là. » Pour accompagner cette dynamique, Carelle Goli a mis à profit le confinement du printemps 2020 pour créer l’Académie politique des femmes. L’ambition du projet est de se distinguer des formations politiques habituellement proposées aux femmes, dont les contenus sont “trop légers” : « Beaucoup de fonds décaissés, mais on ne forme pas réellement politiquement les femmes ». Pour la première édition de l’Académie, « on a travaillé pendant deux mois de manière intensive [avec une vingtaine de jeunes femmes], via les vidéoconférences, avec des formateurs, qui leur ont appris la Constitution, la science politique, on a lu Montesquieu, et on est vraiment revenues aux bases de la politique. Ce groupe-là, je le vois aujourd’hui avoir de vrais débats politiques ! C’est étonnant venant de femmes qui n’avaient jamais parlé de politique auparavant, car ce que je voulais, c’était un niveau initiatique. Je ne voulais pas des femmes déjà actrices en politique, je voulais des novices, parce que cela permettait de voir réellement si la formation pouvait avoir un impact. Et ces femmes, maintenant, elles parlent de politique. »

Carelle Goli est également consciente du niveau social élevé de son public, en majorité instruit, et que son travail d’analyse est difficilement accessible aux jeunes plus défavorisés. Or, « ce sont ces personnes qui sont les plus facilement manipulables. Celui qui est instruit peut s’abstenir, parce qu’il sait ou qu’il sent qu’on lui sert un discours qui n’est pas pertinent. Mais celui qui n’est pas instruit devient plus dangereux, parce que c’est lui qui est la cible des mauvaises intentions politiques. Ce sont ces gens-là que l’on va souvent voir dans les actions violentes, dans les tueries, dans les affrontements communautaires. » L’enjeu est donc de taille, mais la militante remarque que son activité ne lui permet pas, seule, d’accéder à ces publics. C’est pourquoi cette délicate question appelle une stratégie de coopération : « Nous devons et nous sommes en train de fédérer nos efforts pour sortir de notre public habituel et toucher ces personnes-là, afin de les sensibiliser à la politique et à l’esprit critique ». Des rapprochements avec les associations dont le travail est principalement déployé auprès des moins favorisés sont donc nécessaires, et indispensables dans la démarche inclusive initiée par ces jeunes militants.

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[1] https://carellelaetitia.mondoblog.org/

[2] https://heroinesdici.com/

[3] Frédéric Lejeal, Côte d’Ivoire : une « guerre de trente ans » qui tire à sa fin ? , IRIS Analyses, 14 novembre 2020

[4] La Politique Nationale de la Jeunesse et les Stratégies (2016-2020), ministère de la Promotion de la jeunesse, de l’emploi et du service civique de Côte d’Ivoire, 2016

[5] Côte d’Ivoire : Répartition par âge – Population, Indexmundi, consulté le 14 décembre 2020

[6] Clara Arnaud, Jeunesses sahéliennes : dynamiques d’exclusion, moyens d’insertion, Notes techniques de l’AFD, mars 2016

[7] Ousmane Dembele, « Côte d’Ivoire : la fracture communautaire », Politique africaine, 2003, p. 4-48

[8] En Afrique, la question ethnique a été manipulée, Le Monde Afrique, 29 mars 2008
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