ANALYSES

Et la mer la plus dangereuse (pour la stabilité de la planète) est…

Presse
17 décembre 2020
Interview de Emmanuel Lincot - Atlantico
Un tiers du commerce mondial transite par la mer de Chine, ce qui en fait un lieu de tensions et de convoitises. La Chine, qui multiplie les coups de force dans la région, cherche-t-elle à en faire son pré carré au détriment des autres pays d’Asie du Sud-Est ?

La Chine se réfugie derrière ses droits supposés historiques pour sanctuariser cet espace qu’elle convoite en effet et pour des raisons évidentes : 80 % des hydrocarbures à destination de l’Asie orientale transitent par le sud de la mer de Chine et le détroit de Malacca. Au-delà de ce passage obligé commence pour elle l’Océan Indien et dans son prolongement, le Moyen-Orient et l’Afrique orientale. Plus à l’est, et au sud de Taïwan, c’est-à-dire dans la périphérie des Philippines, il est une autre voie de passage qui, elle, conduit vers l’océan Pacifique. On aura donc compris que l’Asie du sud-est et le sud de la mer de Chine, selon la formule consacrée, constituent l’axe pivot des intérêts stratégiques maritimes. Qu’ils soient d’ailleurs chinois ou américains. Pour Pékin, des logiques de contournements s’imposent. Car les risques d’un blocus provoqué par les Américains et leurs alliés est loin d’être une pure fantaisie de l’esprit. Ces logiques de contournements consistent à ouvrir des corridors stratégiques. Celui de la Birmanie reliant la province chinoise méridionale du Yunnan au golfe du Bengale, d’une part. Celui du Pakistan reliant le port de Gwadar à l’oasis de Kachgar au Xinjiang, d’autre part. La Chine est donc en grande partie dépendante pour ses approvisionnements de ces voies de passage pour le sud. Elle est donc vulnérable.

La mer de Chine méridionale représente également une zone stratégique sur la plan sécuritaire où les Etats-Unis veulent s’imposer. Des confrontations militaires sont-elles à prévoir ?

Nous sommes entrés depuis très longtemps dans une logique de confrontation avec la Chine. Intimidations vis-à-vis des navires étrangers, français notamment, dans la région Inter-detroit, transgressions régulières des zones de souveraineté aérienne, déni d’accès par l’aménagement de zones aéroportuaires par la Chine sur les îlots du sud poussent les États-Unis à renforcer leur dispositif sécuritaire dans la région. Le risque est de se voir fermer des voies de passage qui s’avèrent également vitales pour l’économie internationale, la libre circulation des navires. Nul n’est évidemment à l’abri d’un dérapage militaire. Car les provocations sont récurrentes et l’automatisme des systèmes d’armes peut parfois être amorcé indépendamment de tout contrôle et vigilance humaine. Toute riposte à une provocation pourrait conduire à une escalade.

D’autres espaces maritimes, comme la Méditerranée, suscitent-ils de telles luttes d’influences ?

Ce que nous venons de décrire plus haut correspond ni plus ni moins à une Méditerranée asiatique. Le symétrique à cette configuration est la Méditerranée européenne, bien sûr. Les provocations, qu’elles soient turques ou russes sont tactiquement comparables à celles, chinoises, que l’on connaît en Asie orientale. Par ailleurs, une troisième Méditerranée existe à la hauteur du golfe persique. D’une moindre ampleur, les manœuvres qui y ont cours pourraient à très court terme se développer: Iraniens et Chinois ont signé des accords militaires très importants dans le courant de l’été dernier et depuis, les Etats du golfe ont reconnu l’Etat d’Israël. Bref, nous allons assister à une radicalisation des forces en présence. De basse intensité, ces conflits n’en sont pas moins et désormais systémiques.
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