ANALYSES

Bouleversements géopolitiques dans le Caucase

Tribune
17 novembre 2020
 


Sous l’égide de la Russie, le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, et le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, ont signé un accord de cessez-le-feu dans la nuit du 9 au 10 novembre 2020. Le premier, craignant l’effondrement militaire et la reprise complète du Haut-Karabakh, était obligé d’acter sa défaite et d’accepter les conditions imposées. Quarante-quatre jours (27 septembre-10 novembre) d’affrontements de haute intensité, provoquant la mort d’au moins 5 000 personnes et des pertes matérielles considérables, ont donc totalement modifié les rapports de force dans le Caucase.

Le contenu de l’accord de cessez-le-feu

C’est tout d’abord la reconnaissance de la reconquête par Bakou de ses territoires illégalement occupés par l’Arménie depuis 1994 ainsi qu’une large partie du Haut-Karabakh. Quatre districts ont été récupérés militairement, les trois derniers devant être restitués à l’Azerbaïdjan d’ici au 1er décembre. Pour ce qui concerne le Haut-Karabakh, environ 80 % de sa superficie revient aujourd’hui à Bakou, sans que pour autant son statut à venir ne soit précisément défini à ce stade. Deux corridors vont être créés et placés sous contrôle russe : le premier reliant une parcelle du Haut-Karabakh à l’Arménie pour remplacer celui déjà existant de Latchine passé sous contrôle azerbaïdjanais ; le second, totalement nouveau, reliant le Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan.

La mise en œuvre du cessez-le-feu est opérée par une force de paix russe de près de 2 000 soldats, 90 véhicules blindés et une unité motorisée, en bonne partie déployée dès le 10 novembre, à peine l’encre de l’accord était-elle sèche. A contrario, aucune mention n’apparaît quant à un hypothétique déploiement militaire de la Turquie. Enfin, la mise en place d’un centre russo-turc de vérification de l’application des termes de l’accord est prévue sur le territoire azerbaïdjanais. Pour autant, son mandat précis n’a pas encore été totalement défini, et il semble que Moscou et Ankara n’en aient pas la même interprétation.

Perdants et gagnants

L’Arménie a subi une défaite militaire et politique sévère, et a été contrainte d’accepter sans condition les termes de l’accord du 10 novembre. Non seulement la perte des territoires indûment occupés est sans appel, mais les conséquences politiques intérieures risquent d’être compliquées à gérer pour N. Pachinian dans les mois à venir. Le saccage d’une partie du Parlement, le passage à tabac du président de ce dernier et les manifestations organisées par l’opposition font entrer le pays dans une zone de turbulences. Il est vrai que les communiqués de victoire triomphaux provenant de la primature quasiment jusqu’au dernier jour des combats, tellement en décalage avec la réalité de l’avancée des troupes azerbaïdjanaises, ont eu de quoi stupéfier l’opinion publique quand elle constata l’humiliante défaite. Il apparaît aussi que les responsables politiques corrompus que N. Pachinian avait réussi à écarter en 2018, grâce une forte mobilisation populaire, veulent aujourd’hui lui faire payer la capitulation face à l’Azerbaïdjan.

En outre, l’Arménie, qui se pensait protégée par Moscou puisque membre de l’OTSC (Organisation du Traité de sécurité collective), – traité indiquant explicitement que l’organisation est en devoir de défendre chacun de ses membres en cas d’intervention militaire étrangère –, a dû en revenir à une appréciation plus nuancée de la réalité dudit traité. Vladimir Poutine n’a en effet eu de cesse de répéter durant les quarante-quatre jours de conflit que la Russie n’avait aucune raison d’intervenir militairement tant que les troupes azerbaïdjanaises ne pénétraient pas sur le territoire arménien, ce qui au demeurant n’a jamais été l’intention de ces dernières. On comprend aisément que V. Poutine, qui avait peu apprécié les conditions dans lesquelles N. Pachinian était parvenu au pouvoir et encore moins le cours pro-occidental de ce dernier, ait voulu lui faire payer ce manque de fiabilité. Cela ne signifie pas pour autant que la Russie ne fournira pas une aide conséquente à Erevan dans les années à venir, notamment dans la restructuration de son armée, Moscou veillant à maintenir un certain équilibre entre les protagonistes caucasiens.

Le groupe de Minsk est l’autre victime du conflit. Créé en 1992, dans le cadre de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et codirigé par la Russie, les États-Unis et la France, il a été le grand absent de ces dernières semaines. La Russie a préféré suivre ses propres desseins. Les États-Unis, qui ont montré bien peu d’intérêt pour le Caucase depuis de nombreuses années, accaparés par leurs échéances présidentielles, n’ont guère accordé d’attention à ce conflit. La France est sortie de son rôle au sein du groupe de Minsk en prenant imprudemment fait et cause pour l’Arménie, position d’autant plus regrettable qu’elle se retrouve désormais dans une posture d’observatrice sans guère d’influence.

Le principal bénéficiaire de l’accord de cessez-le-feu est bien sûr l’Azerbaïdjan, qui récupère ses territoires occupés depuis près de trente ans. La promesse de retour à la mère patrie de ces territoires, maintes fois réitérée par Heydar Aliev puis par son fils, Ilham, et qui constituait leur principal mandat politique a été réalisée. Le pouvoir du président azerbaïdjanais en ressort considérablement renforcé et il surfe désormais sur une vague patriotique de grande ampleur. L’armée azerbaïdjanaise a, en outre, démontré une forte efficience dans ses manœuvres tactiques, appuyées, il est vrai, par l’utilisation de matériels de haute technologie – notamment des drones de combat – fournis par la Turquie et Israël. Néanmoins, Bakou, qui entretient des relations la plupart du temps fluides avec Moscou, devra composer à l’avenir avec une présence et une influence russes plus importantes, y compris sur son propre sol.

Moscou est le deuxième vainqueur de ce conflit, ayant su manier avec une habileté consommée, et une certaine dose de cynisme, le calendrier militaire et politique, les faiblesses arméniennes et la realpolitik. Une seule préoccupation constituait sa ligne directrice : ne pas laisser diminuer son influence au sein du Caucase, toujours considéré comme une région d’importance stratégique. Pour ce faire, il s’est agi de jouer des contradictions des protagonistes et de ne pas hésiter à acculer l’un d’entre eux, en l’occurrence l’Arménie, au point de rupture pour mieux pouvoir l’amener à résipiscence.

La Turquie fait aussi partie des bénéficiaires de la situation. Soutien de longue date des revendications de l’Azerbaïdjan, considérée comme un pays frère, elle a largement aidé à la modernisation de l’armée azerbaïdjanaise au cours des dernières années. Son rôle dans la victoire azerbaïdjanaise lui permet de devenir incontournable dans le Caucase, ce qui renforce son importance géopolitique. La création du corridor entre le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan lui permet, en outre, d’avoir désormais une forme de continuité territoriale avec ce dernier et de créer un lien plus rapide entre la mer Noire et la mer Caspienne. Pour autant, il serait erroné de considérer qu’il en découle une sorte de lien de domination turque à l’égard de Bakou, car il ne faut pas sous-estimer l’importance que revêt l’Azerbaïdjan pour Ankara en matière de fournitures d’hydrocarbures et d’affirmation de son rôle de « hub » énergétique. De plus, l’économie turque semble bénéficier des investissements financiers de quelques magnats azerbaïdjanais qui, bien que difficiles à quantifier, sont les bienvenus dans la période actuelle.

Quid de l’avenir des relations turco-russes ?

Si les relations entre Ankara et Moscou semblent filer un cours harmonieux, les événements de ces dernières années démontrent toutefois qu’il ne peut y avoir ni alliance stratégique ni rupture complète entre la Russie et la Turquie. En outre, la crainte parfois exprimée d’une alliance russo-turque pouvant s’opposer à l’Occident se fonde sur une perception faussée de leur place et de leurs objectifs sur la scène internationale.

Par bien des aspects, les deux pays peuvent présenter un profil similaire : tendance autoritaire et personnalisée du pouvoir, relations heurtées avec l’Union européenne (UE) et les États-Unis, rapport nostalgique à un passé glorieux et volonté d’affirmation sur la scène internationale. Mais si leurs intérêts peuvent se mutualiser, la Russie et la Turquie ne relèvent fondamentalement pas de la même catégorie d’acteurs. Alors que Moscou retrouve progressivement sa place sur la scène internationale, Ankara continue pour sa part de la chercher. Cet état de fait induit une asymétrie persistante qui débouche sur des tensions récurrentes entre les deux pays, que les intérêts politiques et économiques mutuels ne parviennent pas à obérer. Preuve en est que le retour de la Russie au centre du jeu international s’est réalisé, ces dernières années, aux dépens de la volonté turque de s’affirmer comme leader régional. À travers notamment son action dans la crise syrienne, Moscou entretient désormais des relations avec tous les acteurs régionaux et dispose aujourd’hui du rôle central que la Turquie veut parvenir à atteindre.

Si les deux puissances soutiennent des camps opposés en Syrie et en Libye, elles n’en sont pas moins parvenues à trouver un modus vivendi et des compromis satisfaisant leurs intérêts nationaux respectifs. La relation est plus tendue dans le Caucase car, nous l’avons déjà indiqué, Moscou continue à percevoir cette région comme relevant de sa zone d’influence stratégique naturelle et voit d’un mauvais œil la concurrence de la Turquie, qui a su profiter du conflit pour s’imposer comme acteur à part pleine et entière et, en ce sens, a affaibli l’hégémonie russe. C’est d’ailleurs pour cette raison que Moscou s’est toujours attaché à maintenir de bonnes relations avec Bakou. On a encore pu le constater à la retenue avec laquelle Moscou a réagi quand, le 9 novembre, les forces militaires azerbaïdjanaises ont abattu, par erreur, un hélicoptère russe.

La création actée du corridor du Nakhitchevan constitue un atout considérable pour la Turquie, puisque ce dernier facilitera et sécurisera l’acheminement du gaz azerbaïdjanais provenant de la mer Caspienne par le gazoduc transanatolien (TANAP) vers les marchés européens. Une fois de plus, enjeux stratégiques et économiques se recoupent largement dans les questions d’influence régionale.

C’est d’ailleurs pour cette raison que nous allons très certainement assister dans la période à venir à un rapprochement entre la Russie et l’autre puissance régionale qu’est l’Iran. Accaparé par ses problèmes économiques et sanitaires intérieurs, ce dernier a été assez discret ces dernières semaines. Pourtant, une inflexion notoire a eu lieu puisque Téhéran, traditionnellement proche de l’Arménie, a, après moult hésitations, pris parti pour l’Azerbaïdjan au nom de la défense du droit international. Or Moscou a tout intérêt, pour tenter de relativiser la percée de la Turquie, à renforcer ses liens avec la République islamique, notamment quant à la gestion des ressources de la mer Caspienne puisque les deux puissances sont signataires de la Convention sur le statut de la Caspienne depuis 2018, ce qui n’est évidemment pas le cas de la Turquie. Les velléités turques visant à la construction d’un gazoduc transcaucasien reliant le Turkménistan au TANAP vont ainsi sûrement se heurter à la résistance russo-iranienne sur ce point.

Ainsi donc, en dépit de leur cours plutôt maîtrisé, les relations entre Moscou et Ankara ne sont pas dénuées de multiples points de friction qui vont d’Idlib à la Libye et qui s’étendent désormais au Caucase. Pour autant, les points d’intérêt commun restent à ce jour déterminants entre les deux pays.
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