ANALYSES

Theresa May poussée dans les cordes

Presse
10 juillet 2018
L’option d’un Brexit « doux », prise vendredi par Theresa May, a provoqué la démission de deux de ses ministres. La première ministre du Royaume-Uni est-elle allée trop loin ?

Il ne s’agit pas tout à fait d’un Brexit « doux » mais d’une vision intermédiaire des choses. Par contre, la position de Theresa May est loin d’être celle prônée par les plus durs. En même temps, la première ministre a forcé ainsi les partisans d’un hard Brexit ou Brexit dur au sein du Parti conservateur à sortir du bois. Elle a joué en quelque sorte la carte du « qui m’aime me suive ». Il n’en reste pas moins que la défection de Boris Johnson est importante au sein de son gouvernement. Elle peut marquer le début d’une crise politique majeure au Royaume-Uni. Si elle s’installe, l’aile dure du Parti conservateur – parti dont est issue Theresa May – pourrait obtenir le départ de la première ministre. La solution du Brexit qu’elle défend est cependant la solution la plus raisonnable pour le Royaume-Uni.

Qu’entend-on par Brexit « doux » ?

Le Royaume-Uni garderait tous les avantages et les privilèges qu’il peut avoir en étant dans l’UE : libre-circulation des biens, éventuellement une union douanière. Mais dans le même temps, il y a deux éléments extrêmement inacceptables pour les durs du Parti conservateur : primo, que la libre-circulation des biens ne peut être découplée de la libre-circulation des personnes, et secundo, que le Royaume-Uni serait obligé d’appliquer les règles européennes sans avoir voix au chapitre. Ce serait une relation comme celle qu’a l’UE avec la Norvège ou la Suisse. Ne pas avoir un mot à dire est inacceptable pour un pays souverain comme le Royaume-Uni, qui a l’habitude de peser sur les décisions. Les conservateurs ne peuvent accepter de se retrouver dans une situation qu’ils ont critiquée durant des années. C’est politiquement inacceptable et pas seulement pour le Parti conservateur.

On est donc en plein scénario catastrophe. Dans la série « pour qui sonne le glas ? », que penser de Dominic Raab, l’eurosceptique qui a remplacé David Davis, ministre du Brexit démissionnaire ?

On sait que M. Raab est euro-sceptique, mais on ne connaît pas sa position sur le Brexit. En même temps, je ne vois pas comment un pro-remain (anti-Brexit, favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’UE, ndlr) pourrait être le chef de ce ministère. Il faut attendre avant de dire si cette nomination court à l’échec. En l’état, on voit que Dominic Raab est jeune. Il est né en 1974. Il est plus libéral et favorable au libre-échange que conservateur. Son parcours de vie est intéressant : c’est un homme issu de l’immigration d’une famille de réfugiés originaire des pays de l’Est. En plus, il est marié à une Brésilienne. C’est vraiment quelqu’un qui fait partie d’une société très cosmopolite, tout le contraire de David Davis, qui est un pur Britannique.

Ce peut être important lorsque l’on sait que la pomme de discorde, qu’il s’agisse du Brexit « doux » ou « dur », est la libre-circulation des personnes. Choisir quelqu’un dont le père était un réfugié né en 1938 et arrivé en Grande-Bretagne dans les années 70, juste avant la naissance de Dominic Raab, est peut-être un signal qui est donné. On peut mal s’imaginer que le nouveau ministre du Brexit s’oppose comme cela frontalement à la libre-circulation et à sa cheffe. Peut-être que l’avenir prouvera le contraire. Il est vrai que celui qui pilote ce ministère, qui doit porter le processus de sortie de l’Union européenne, ne peut pas être un anti-Brexit affirmé.

David Davis l’avait exprimé après sa démission : il ne voulait pas travailler sous la contrainte. La démarche de Theresa May est-elle un peu suicidaire ou pourra-t-elle s’appuyer sur Dominic Raab ?

Non, elle n’est pas suicidaire, mais en même temps, elle sait qu’elle joue sa peau. Il y a un grand risque qu’elle se mette tout le monde à dos. Mais elle sait que le Royaume-Uni n’a plus que quelques semaines pour sortir une feuille de route pour le Brexit pour négocier avec les Européens, en particulier avec Michel Barnier, négociateur en chef de l’UE. Du reste, David Davis et M. Barnier se sont très peu rencontrés. Ils ne se sont vus que trois ou quatre heures. Pour Theresa May, cette feuille de route ne peut être que le Brexit « doux ». Il faudra encore lire le white paper qui est annoncé pour jeudi et qui décline le contenu exact de son point de vue. Elle avait clairement averti ses ministres que ses vues étaient à prendre ou à laisser et que ceux qui n’étaient pas d’accord n’avaient qu’à démissionner. Elle a été entendue.

Le Parti conservateur souffre d’un abysse qui sépare les camps qui sont pour et contre le Brexit…

Tout à fait. A l’instar de Boris Johnson, il y a aussi les membres du parti qui veulent prendre la place de Theresa May et exploiter à fond cette profonde dissension. Theresa May se trouve dans un véritable panier de crabes et on ose espérer qu’avec Dominic Raab, elle a choisi le moins mauvais de tous pour occuper le poste de ministre du Brexit.

L’incertitude provoquée par le Brexit pèse-t-elle déjà sur l’économie du Royaume-Uni ?

Oui, la première conséquence a été la chute de la livre Sterling qui s’est confirmée les mois suivants. C’est l’élément le plus massif. Ce qui est un problème en soi car le Brexit a un coût qu’il faudra régler dans cette devise. Les Anglais paient plus cher les marchandises importées. Une autre conséquence est une rupture de tendance dans l’arrivée de travailleurs étrangers. Ces derniers ont compris que le Brexit allait leur poser des problèmes. Il y a aussi un affaiblissement des investissements. Dans l’incertitude, les entreprises du Royaume-Uni attendent avant d’investir. Elles n’ont pas quitté le Royaume-Uni mais elles attendent un accord signé. Sans ce dernier, elles vont partir.

Propos recueillis par Pierre-André Sieber
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