ANALYSES

Carburants : « Il faut s’attendre à des prix qui resteront élevés au cours des prochains mois »

Presse
7 septembre 2023
Interview de Francis Perrin - Marianne

Les prix des carburants augmentent de façon presque continue depuis fin juin. Quelles sont, d’après vous, les causes de cette évolution ?


Cette augmentation significative n’est pas due à plusieurs causes, mais à une seule : la hausse des prix du pétrole brut sur les marchés internationaux. On obtient les carburants automobiles du type gazole ou sans-plomb 95 en raffinant du pétrole brut. Quand les prix du pétrole augmentent, cela entraîne fatalement une augmentation du prix de ses produits dérivés. Depuis fin juin, le prix du pétrole brut augmente de façon presque ininterrompue, sur l’ensemble du marché mondial. Il y a deux mois, le brent, qui est le pétrole de référence en Europe, se vendait en France à 72,60 dollars le baril. Fin août, son prix s’élevait à 90,30 dollars, soit 25 % de plus. Il n’est donc pas étonnant que les prix des carburants automobiles vendus en France augmentent aussi.


Et pourquoi le prix du pétrole brut augmente-t-il ?


Cette tendance s’explique par la coordination de plusieurs facteurs. D’abord, la hausse de la demande. On parle beaucoup de la fin du pétrole et des énergies fossiles. Mais, à l’heure actuelle, la consommation mondiale de pétrole continue d’augmenter. Jusqu’ici, le record mondial de consommation était détenu par l’année 2019, juste avant la pandémie de coronavirus. L’ensemble des pays du globe y avaient consommé 100 millions de barils par jour. Or, en 2023, on devrait atteindre les 102 millions de barils de pétrole consommés quotidiennement. En sachant que la consommation d’un baril par jour équivaut à la fin de l’année à 50 tonnes de pétroles. Le monde devrait donc consommer, en 2023, 5 milliards de tonnes d’or noir. Forcément, quand la consommation augmente, cela pousse les prix à la hausse.



« Les pays exportateurs de pétrole ont décidé de réduire sciemment leurs productions. »

Ensuite, les 23 membres de l’Opep +, la nouvelle organisation des pays exportateurs de pétrole, ont décidé depuis l’automne 2022 de réduire sciemment leurs productions. Cela dans un seul but : faire augmenter les prix du baril. En effet, lorsque la demande augmente et que l’offre baisse, la tendance des prix est à la hausse. Ces pays jugent qu’en 2023, la situation leur est suffisamment favorable pour que le marché supporte une certaine hausse des prix. On pourrait se dire : si je produis plus, j’exporte plus, donc je gagne plus. Mais si je produis plus à un prix moins élevé, je gagne moins. C’est donc un arbitrage complexe. Ces exportateurs de pétrole brut, la Russie et l’Arabie saoudite en tête, estiment qu’à l’heure actuelle, ils sont plus gagnants en augmentant les prix qu’en produisant plus. En 2023, ils semblent ne pas s’être trompés puisque le monde consomme toujours plus de pétrole, à des prix plus élevés. Pour eux, c’est donc gagnant-gagnant !


Cette situation a également pour conséquences de réduire les stocks pétroliers. En effet, les compagnies pétrolières, et dans certains cas les États, ont des réserves de pétrole. Ces stocks diminuent actuellement, puisque l’offre n’est pas à la hauteur de la demande. Et cela crée un effet boule de neige d’augmentation des prix. Ainsi, ce qui se passe sur le marché français n’est que la résultante du marché mondial. Tous les ingrédients y sont réunis pour une hausse des prix du pétrole brut, et donc des carburants automobiles.


En 2021, la moyenne annuelle du prix du litre de gazole était en France de 1,43 euro, contre 1,86 euro fin août 2023. Sur la même période, le litre de sans-plomb 95 est passé de 1,55 euro à 1,96 euro. Un retour aux prix de 2021 est-il envisageable, ou bien doit-on faire le deuil du litre d’essence à 1,50 euro ?


2021 était une année marquée par la pandémie de Covid-19. La récession économique mondiale qu’elle a entraînée a fait chuter les prix du pétrole. Aujourd’hui, on est dans un contexte économique tout autre, marqué par une forte croissance économique mondiale. Il faut être très prudent sur les prix du carburant et du pétrole. Il est difficile de dire « jamais ». Mais une baisse des prix n’est pas l’hypothèse la plus probable. À court terme, la demande en pétrole devrait continuer d’augmenter. Et les membres de l’Opep + vont rester très vigilants. On est actuellement dans la fourchette haute des prix, ce qui leur plaît bien. Si le baril de brent tombe à 85 dollars, ces exportateurs de pétrole ne s’affoleront pas. Mais le 16 mars dernier, le baril de brent est tombé à 73 dollars, un prix trop bas à leur goût. Ils ont donc fait en sorte de le rehausser. Ces pays vont donc faire le nécessaire pour maintenir les prix à des niveaux élevés, tout en veillant à ce qu’ils n’explosent pas, ce qui serait contraire à leur intérêt. A priori, il est donc plus prudent de s’attendre à des prix qui resteraient élevés dans les prochains mois.



« En 2022, le gouvernement a redouté l’émergence d’un mouvement gilets jaunes XXL. »

Le pétrole est une sorte de miroir de l’économie mondiale. Quand cette dernière se tient bien, les gens consomment plus de pétrole, et les prix augmentent. Mais quand une grave crise pointe le bout de son nez, les gens consomment moins et les prix baissent.


Les prix des carburants automobiles sont actuellement au même seuil qu’à la mi-juillet 2022, lorsque le gouvernement a accordé des remises de prix aux conducteurs français. Pourquoi refuse-t-il d’accorder de nouvelles ristournes ?


En matière de prix de l’essence à la pompe, le seul pouvoir du gouvernement réside dans la gestion des taxes, les prix du pétrole étant mondiaux. En 2022, la guerre en Ukraine a fait craindre une pénurie des énergies : carburants automobiles, gaz, électricité. Cela a fait augmenter les prix. Début mars 2022, le baril de brent a frôlé les 140 dollars, contre 90 dollars aujourd’hui. Ce contexte extrêmement lourd a fait redouter au gouvernement un mouvement des gilets jaunes XXL. Des ristournes temporaires ont donc été décidées, pour des raisons politiques et sociales. Il fallait éviter une explosion, qui aurait de surcroît plu au Kremlin.


À l’heure actuelle, les taxes représentent environ 50 % du prix de l’essence à la pompe. Le gouvernement pourrait donc baisser ce prix, en baissant les taxes. Mais le contexte n’est pas le même. De nouvelles remises à la pompe accoucheraient de pertes de recettes pour l’État. Or, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, entend bien réduire son déficit. Et puis, dans une logique de lutte contre le changement climatique et de décarbonation des économies, est-ce souhaitable que les États baissent le prix des énergies fossiles ? Ces deux arguments, martelés par Bercy, ne vont pas dans le sens d’une action gouvernementale de baisse des taxes aux carburants. Ça n’est pas impossible qu’elle infléchisse sa position à l’avenir, notamment en cas d’explosion des prix, mais cela reste peu probable.


 

Propos recueillis par Thomas Ribaud pour Marianne.
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