ANALYSES

Urgence pour un nouveau contrat social en Afrique

Tribune
9 septembre 2023
Par Jean-Luc Stalon (PhD), représentant résident du Programme des Nations unies pour le Développement en République centrafricaine


Six décennies depuis leur accession à l’indépendance, les pays africains ont un nouveau rendez-vous face à l’histoire, dans un contexte de reconfiguration géopolitique et d’émergence d’un monde multipolaire, mais aussi de retour en force des coups d’État militaires en Afrique.

Au début des années 60, souvent vite décapités de leurs leaders charismatiques de la lutte pour l’indépendance, la plupart des nouveaux jeunes États se sont heurtés à deux défis majeurs : le manque d’expérience de gestion de l’État et l’emprise des ex-puissances coloniales sur leur avenir politique et économique. Avec à leur tête des dirigeants acquis à la cause des puissances étrangères, beaucoup n’auront pas eu le choix ou les moyens de se frayer leur propre chemin pour bâtir des nations fortes, prospères et porteuses d’espérance pour leurs populations. Cette nouvelle forme de domination et de contrôle, souvent entretenue par le biais de la déstabilisation des régimes des dirigeants insoumis, restera l’un des traits marquants de la gestion des pays africains durant toute la période post-coloniale.

Par ailleurs, le chemin de la construction des jeunes États africains sera ébranlé par les crises pétrolières des années 70 et les politiques d’ajustement structurelles mises en place sous l’injonction des institutions de Bretton Woods. Pour répondre aux exigences liées aux ajustements structurels, la plupart des pays ont dû se défaire de leurs entreprises publiques et, plus gravement, opérer des restrictions budgétaires sans précédent, y compris dans les secteurs sensibles tels que l’éducation, la santé et les infrastructures. Avec le recul, tous les acteurs ont reconnu plus tard que ces politiques imposées aux pays africains ont été dévastatrices en remettant en cause les quelques acquis des deux premières décennies d’indépendance et ont ralenti le processus de modernisation des économies.

Au terme de ces trois décennies de régimes autoritaires, d’exploitation et de prédation des ressources publiques et naturelles dans le contexte de la guerre froide, à la faveur de la chute du mur de Berlin, on a assisté à un fléchissement dans le système de gouvernance des pays africains et dans leurs rapports avec les puissances étrangères. En particulier, la protection des régimes anticommunistes n’est plus en enjeu pour les puissances occidentales. Désormais, la démocratie multipartite est présentée comme un des principes devant régir les relations entre l’Afrique et l’Occident, soit un tournant décisif dans les processus politiques en Afrique.

Pour une large partie de la population et notamment des militants de la démocratie, naissait alors l’espoir d’une ère nouvelle marquée par une liberté de choix de ses dirigeants, mais aussi par un nouveau contrat social entre les dirigeants politiques et leurs populations, notamment en termes d’amélioration de la gouvernance des affaires publiques et de réponse aux aspirations de mieux-être des populations.

Cependant, à l’aune de la multiplication des coups d’État en Afrique de l’Ouest et du Centre, que l’on croyait bannis, force est de constater que les attentes n’ont pas été comblées. D’abord, si des élections multipartites sont désormais régulièrement organisées, elles n’ont pas toujours favorisé l’établissement d’un système de gouvernance transparent et équitable. Autrement dit, les élections multipartites n’ont pas nécessairement conduit à la création des conditions d’un véritable contrat social entre les élites et la population.

Ainsi, en dépit d’une croissance économique annuelle moyenne de l’ordre de 4% par an entre 2000 et 2022, environ 4 personnes sur 10 vivent en dessous du seuil de pauvreté en Afrique subsaharienne. En outre, le chômage et la précarité font lésion, notamment au niveau des jeunes. Selon l’OIT, jusqu’à 70% des travailleurs africains sont des travailleurs pauvres, soit le taux le plus élevé au monde. Dans le domaine social, si des progrès réels ont été accomplis sur le terrain, environ 75 enfants sur 1000 naissances meurent avant l’âge de 5 ans, le taux d’achèvement du cycle primaire de l’éducation se limite à 71%. Enfin, près de la moitié de la population de la région (49,4%) n’a pas accès à l’électricité.

Pendant ce temps, le pillage des deniers publics par les élites se poursuit. D’où les soutiens populaires réservés aux coups d’État militaires, souvent accueillis comme source de libération et un espoir de changements positifs dans le système de gouvernance des pays.

Dans ce contexte, si les évènements politiques de ces trois dernières années ont surpris la plupart des analystes, ils étaient prévisibles, tant les frustrations sont grandes, sous l’effet conjugué de la pauvreté et de la précarité de la population, de la mal gouvernance, du pillage des ressources par une partie des élites et, dans certains cas, la montée de l’insécurité liée aux attaques par les groupes armés ou djihadistes. Ils pourraient constituer un message fort à l’endroit des élites, tant africaines qu’étrangères, et offrir une opportunité pour l’établissement d’un nouveau contrat social entre les dirigeants et les citoyens. Ce contrat social devrait se matérialiser à travers des processus politiques véritablement transparents, inclusifs et équitables et une exigence de redevabilité vis-à-vis des citoyens.

L’Afrique dispose d’atouts solides pour son développement, dont sa dynamique démographique et la jeunesse de sa population. Selon les projections, à l’horizon 2100, l’Afrique comptera 4,5 milliards d’habitants, soit 40% de la population mondiale – soit plus que l’Inde, la Chine et l’Europe réunies. À cela s’ajoutent ses ressources naturelles abondantes, avec 60% des terres non cultivées au monde, un potentiel solaire illimité et la région étant l’un des principaux producteurs et fournisseurs de ressources stratégiques telles que le cobalt, le lithium et l’uranium.

Avec ces atouts pleinement mis en valeur, l’Afrique peut devenir une véritable puissance à l’échelle mondiale d’ici la fin du siècle en cours. Pour que cela se produise, les pays africains doivent accélérer les réformes pour : bâtir des États développementalistes reposant sur des institutions fortes, transparentes et crédibles, garantissant l’État de droit et la protection des investissements, et capables d’impulser le développement ; promouvoir la transformation structurelle de l’économie, passant de la domination du secteur primaire et d’extraction vers celle à plus fortes valeurs ajoutées. Pour réussir le pari de cette transformation structurelle, l’Afrique doit s’engager résolument pour le développement des infrastructures, particulièrement l’énergie et le transport et la mise en place d’un marché commun africain, à commencer par la facilitation des échanges entre pays et la convertibilité des monnaies. Enfin, un facteur déterminant sera le développement du capital humain, principal vecteur de la compétitivité, avec un focus sur la formation dans les secteurs de l’innovation technologique, le numérique et la transition verte.

Ainsi, alors que l’ultralibéralisme d’aujourd’hui plonge le monde dans l’abîme écologique, politique, économique et éthique, l’Afrique pourrait se frayer sa propre trajectoire pour assurer son développement tout en préservant ses valeurs sociales, éthiques et morales.

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Praticien du développement depuis 30 ans, Jean-Luc Stalon vient de publier l’ouvrage « La croissance élitiste » (éd. du Cygne).

 
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