ANALYSES

Paris 2024 : en souhaitant réintégrer les athlètes russes, « le CIO est tombé dans son propre piège de l’apolitisme »

Presse
3 février 2023
Interview de Lukas Aubin - France info
Au début de la guerre en Ukraine, le CIO avait appelé les fédérations à exclure les athlètes russes des compétitions majeures. Un an plus tard, pourquoi change-t-il de stratégie ?

Sous différentes pressions, le CIO est effectivement tombé dans son propre piège. A l’origine, il avait décidé de frapper un grand coup en demandant à toutes les fédérations d’exclure la Russie. Le problème pour le CIO, c’est qu’il repose sur une contradiction, qu’on pourrait appeler « le piège de Coubertin ». Quand Pierre de Coubertin a créé les Jeux olympiques en 1894 et le CIO en 1896, il a appelé à faire du sport un sanctuaire apolitique ou neutre, destiné à aller au-delà des conflits entre les nations. Mais dès l’origine, le CIO et les Jeux Olympiques étaient politisés, car Coubertin refusait que les colonies participent aux JO, tout comme les femmes. En prenant une décision politique, le CIO est tombé dans ce piège, puisqu’il repose toujours sur la charte olympique, qui stipule que les Jeux doivent rester apolitiques et neutres.

A un an des JO de Paris, il cherche à faire marche arrière pour correspondre à ses idéaux d’origine. On a de grandes difficultés à imaginer des duels entre athlètes ukrainiens et russes alors que la guerre en Ukraine continue et que Vladimir Poutine n’a pas reculé dans ses ambitions. Ses objectifs de « dénazification » et de démilitarisation de l’Ukraine sont toujours à l’ordre du jour, et c’est donc un désaveu de la part du CIO que de vouloir réintégrer les athlètes russes par rapport à sa première prise de position.

Et ce serait donc une victoire pour Vladimir Poutine….

Ce serait clairement une victoire pour Poutine, qui mise sur une dissension de l’Occident. Il pense que plus la guerre va durer, plus les opinions occidentales vont se lasser, plus la cohésion occidentale va être fragilisée, et le sport est un peu l’avant-garde des relations internationales. Si le CIO réintègre les athlètes russes, même sous bannière neutre, cela contribue à normaliser la puissance russe à l’échelle internationale. Nous sommes à un moment charnière où nous voyons les puissances occidentales soutenir l’Ukraine massivement, avec des chars par exemple. Néanmoins, on sent bien que l’Union Européenne et les Etats Unis souhaitent que cette guerre se termine assez vite, pour éviter que la stratégie de Poutine sur le long terme ne fonctionne.

On peut imaginer que le CIO ne s’attendait pas à ce que cette guerre dure aussi longtemps, et qu’il se dise désormais qu’il ne peut plus exclure les athlètes russes indéfiniment…

Au moment où le CIO a pris cette décision, il y avait aussi l’idée de ne pas être du mauvais côté de l’histoire. Tout le monde avait été extrêmement choqué par ces premiers bombardements, il y avait un sentiment d’urgence qui est peut-être moins présent désormais. Il y a une forme de résilience, de normalisation. Et on a la sensation que le CIO souhaite passer une nouvelle étape dans sa stratégie, et revenir au statut d’avant la guerre, où les Russes participaient déjà aux Jeux sous bannière neutre. On sent bien qu’ils n’ont pas pensé à l’après, qu’ils n’ont pas imaginé ce qui allait pouvoir se passer à moyen ou long terme. Beaucoup de sanctions avaient été prises à ce moment-là pour faire reculer l’armée russe, dont des décisions sportives, mais voyant que cela ne fonctionne pas, le CIO cherche à faire marche arrière.

Vladimir Poutine se sert-il de ces tergiversations du CIO dans sa propagande ?

Complètement. Pour Poutine, le sport fait partie de sa guerre politique contre l’Occident. Il dit que les instances sportives sont contrôlées par les Occidentaux, et donc qu’elles doivent récupérer leur indépendance vis-à-vis de l’UE, des Etats-Unis et de l’Otan. Il utilise le sport comme un moyen de créer la division en Occident, et d’assurer sa stabilité à l’échelle nationale.

Le sport apparait comme une caisse de résonnance pour faire valoir le modèle autoritaire russe, qui n’est pas le seul, comme on l’a vu avec le Qatar qui n’est pas une démocratie, ou la Chine, qui a accueilli les Jeux d’hiver. Enormément de puissances autoritaires se servent du sport pour faire valoir leur modèle et Vladimir Poutine fait tout pour le réintégrer et pour faire entendre ensuite sa voix et son modèle.

Un boycott de l’Ukraine est-il vraiment plausible et pourrait-il être suivi ?

On peut tout à fait imaginer que l’Ukraine boycotte l’événement en n’y envoyant pas ses athlètes. On peut tout à fait imaginer aussi que ce boycott pourrait être suivi par des pays d’Europe de l’Est, faisant partie de l’Union Européenne, comme les pays baltes notamment et la Pologne. Néanmoins, je pense que si ça devait en arriver là, le CIO reculerait. C’est aujourd’hui plus facile d’exclure la Russie que de participer à l’exclusion de l’Ukraine, des pays baltes ou de la Pologne.

Les prises de position de certains pays, comme les Etats-Unis, qui se sont prononcés en faveur du retour des athlètes russes sous bannière neutre, sont-elles prises en compte par le CIO ?

Le CIO est toujours maître en sa demeure, c’est lui qui décide qui participe ou non à ses compétitions. Ce n’est pas Anne Hidalgo, la maire de Paris, ou Emmanuel Macron, dont on attend toujours qu’il se prononce sur le sujet. Le CIO a toujours le dernier mot, les JO sont sa propriété, mais bien évidemment, il est influencé par d’autres puissances, ce qui est paradoxal puisqu’il se dit neutre et pas influencé.

Peut-on imaginer un entre-deux qui satisferait tout le monde, avec une autorisation que les athlètes russes puissent concourir sous bannière neutre, mais en se déclarant publiquement contre la guerre par exemple ?

Cela a été évoqué, mais il parait difficile de mettre cela en place. En Russie, il y a un lien très fort entre le patriotisme, le sport et le régime de Vladimir Poutine. De fait, les sportifs de haut niveau s’expriment très peu contre le pouvoir. Une loi interdit désormais à la population russe de s’exprimer contre l’opération militaire spéciale et contre le régime de Vladimir Poutine sous peine de sanctions, d’amendes ou de peines allant jusqu’à 15 ans d’emprisonnement. Et dans ce contexte-là, on imagine mal un athlète olympique russe signer une charte se déclarant contre la guerre. Peut-être que le CIO trouvera une autre voie pour satisfaire les parties.

 

Propos recueillis par Hortense Leblanc pour France info.
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