ANALYSES

De quoi le boycott du mondial 2022 au Qatar est-il le nom ?

Tribune
18 octobre 2022


Depuis quelques semaines, les critiques s’amoncellent contre la Coupe du monde de football 2022 au Qatar. Non-respect des droits humains, aberration écologique, non-sens géographique, liberté des droits LGBT bafouée, la compétition organisée par l’émirat ne brille pas par son caractère irréprochable. Pis, elle cristallise tout ce qu’une partie des sociétés occidentales, les États-Unis et l’Union européenne en tête, abhorrent depuis plusieurs décennies.

Le sport n’appartient plus à l’Occident

Toutes semblent découvrir que si le sport était principalement l’apanage de l’Occident et de l’URSS au XXe siècle, il est devenu une arme géopolitique protéiforme au sein d’un monde multipolaire pluriel au XXIe siècle. Le CIO, la FIFA et les organisations sportives transnationales de manière générale répondent au plus offrant, souvent en dépit de l’éthique (sportive, économique, juridiques, etc.). Désormais, si elles en ont les moyens financiers, toutes les nations peuvent obtenir un événement sportif de premier plan, se l’approprier, et ainsi « exister sur la carte ». Véritable instrument d’édification nationale (nation building) et de projection d’une certaine image du pays à l’étranger (nation branding), le sport est un moyen de faire exister une certaine représentation d’un territoire durablement. Une compétition sportive marque en effet les consciences collectives dans le temps et dans l’espace. En ce sens, le sport est un instrument géopolitique de premier plan.

Or, parmi ces nouvelles nations du sport, nombreuses sont celles qui ne correspondent pas aux canons sociétaux démocratiques. Et, à chaque fois, la même mécanique s’engrange. Politiques, médias, intellectuels venus de l’ouest, tous se mettent en branle pour critiquer – souvent à juste titre – ce pays qui ne leur ressemble pas.

Une posture morale dépassée

Que ce soit au Brésil (Mondial de football 2014, JO d’été 2016), en Russie (JO d’hiver 2014, Mondial de football 2018), en Chine (JO d’été 2008, JO d’hiver 2022) ou encore au Qatar (Mondial de football 2022), les opinions publiques et les discours politiques des États-Unis et de l’Union européenne concentrent leurs critiques sur les aspects sociétaux et politiques non-conformes aux régimes dit démocratiques. Au Brésil, les problèmes venaient d’une organisation jugée mauvaise en raison d’un pays en proie à des difficultés économiques et à la corruption. En Chine, les droits humains et l’ambition du pays à devenir la première puissance mondiale concentraient les critiques. En Russie, la plupart des critiques émanaient de l’écologie, des manquements aux droits des minorités sexuelles, de la corruption ou encore de la mauvaise préparation supposée de l’événement. Souvenons-nous que pour les JO d’hiver de Sotchi, les médias français s’étaient gaussés en amont des supposés retards liés à l’organisation, ce qui avait contribué à fausser la réalité russe de l’époque puisque, globalement, l’événement s’était bien déroulé.

Très présente aux États-Unis, cette posture morale est largement partagée par la plupart des nations européennes. Pourtant, celle-ci est dépassée et renvoie la vision d’un occident donneur de leçons qui, comme à l’époque de la colonisation, aurait pour ambition de conquérir et d’éduquer le monde à son image. Si l’objectif de diffuser certaines valeurs universelles comme les droits de l’homme ou la démocratie peut sembler louable, la façon dont est transmis le message n’est généralement pas à la hauteur du message lui-même.

L’erreur du boycott ?

Pour une fois, retournons le problème. Désormais, l’Occident n’est bien souvent plus ou tout simplement pas considéré comme le centre du monde. La Chine, la Russie, les pays du Golfe forment autant de plaques tournantes régionales sur lesquelles il faut compter d’un point de vue économique, diplomatique, militaire et… sportive. Or, toutes ces plaques tournantes sont constituées de régimes autoritaires, monarchiques et/ou non-démocratiques.

Dès lors, le boycott – qu’importe la forme – serait une erreur historique car il isolerait ces régimes autoritaires entres eux. Et, pour éviter le deux-poids deux-mesures, il faudrait alors boycotter l’ensemble des événements sportifs qui se déroulent en territoires non-démocratiques. Pis, le boycott participerait de la dégradation de l’image d’un occident moralisateur au profit des régimes autoritaires locaux et de l’influence qu’ils cherchent à exercer à travers le monde. De surcroît, si un boycott devait avoir lieu, il ne proviendrait probablement que des pays occidentaux. Qui en profiterait alors ? Vladimir Poutine, Xi Jinping, et les monarchies du Golfe, probablement. Ces régimes autoritaires ont une ambition planétaire et une influence qui croît année après année.

En Afrique, en Amérique Latine, et en Asie, la Chine, la Russie et les pays du Golfe ont semé des graines ces dernières décennies qui commencent à pousser à mesure que naissent des régimes durs çà et là. Parfois, ces graines sont également plantées en Europe. L’influence du Qatar sur le PSG en est l’illustration puisque le club le plus riche de France ne peut s’opposer frontalement au pays qui le finance. Et qui s’est immiscé dans l’économie française.

Le sport, une arme à double tranchant

Dans ce contexte, ce mondial est une aubaine. En effet, le sport est une arme à double-tranchant pour les États. S’ils réussissent parfois à en tirer profit, elle peut tout aussi bien se retourner contre eux. Un mois durant, la Coupe du monde 2022 va permettre à de nombreux peuples aux cultures variées de se rencontrer. Essence des mouvements sociétaux, la rencontre permet la compréhension de l’autre et, par un phénomène de porosité, il enrichit ceux qui sont concernés. Or, la géopolitique c’est aussi l’étude des mouvements entre les populations. Mouvements sociétaux, mouvements idéologiques, mouvements physiques, un méga-événement comme la Coupe du monde de football 2022 est un carrefour de représentations venues du monde entier. Certes, ce carrefour peut être un atout pour le régime qatari, mais il en est également un pour la population locale qui peut se l’approprier afin de diffuser et de partager sa culture tout en apprenant et comprenant celle des autres.

Enfin, rappelons qu’en août 2018, au lendemain du mondial de football russe durant lequel avait soufflé un vent de liberté sans précédent depuis le début des années 1990 en Russie, la côte de popularité de Vladimir Poutine avait chuté au profit des manifestants qui protestaient contre la hausse du départ à la retraite sur tout le territoire. Fragilisé, le président russe avait dû reculer. Quand on vous dit que le sport est un instrument à double-tranchant. À méditer à la veille du mondial au Qatar…
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