ANALYSES

Guerre en Ukraine : la Russie mise au ban sportif, « l’inimaginable s’est produit »

Presse
9 mars 2022
Interview de Carole Gomez - La Voix du Nord
Avez-vous été surprise des réactions du CIO, quatre jours après le début de la guerre en Ukraine, de la FIFA (fédération internationale de football), l’UEFA (Union européenne de football) et de leur rapidité ?

Oui, vraiment. C’était un peu la théorie des dominos : des athlètes ont pris position, des clubs et rapidement ensuite, alors que les institutions internationales sportives ont pourtant toujours un temps de latence plus long, on a eu un enchaînement de décisions extrêmement rapides et fortes. Autre élément qui m’a marqué, les fédérations sportives internationales ont suivi cette dynamique-là. D’habitude, elles sont réticentes, le dernier rempart qui érige l’apolitisme du sport en totem, et ce sont plutôt des athlètes isolés qui prennent position sur ces sujets.

Ces sanctions sont d’une ampleur peu commune…

Cette fois, c’est une très grande partie du monde du sport qui a pris position, et des positions très fermes. Ce ne sont pas des choix anodins, par exemple la décision de l’UEFA de rompre son contrat avec Gazprom (géant gazier russe, proche du Kremlin, sponsor de la Ligue des champions et de l’Euro). C’est quelque chose d’assez stupéfiant, dans un contexte où l’année 2022 a démarré sur les chapeaux de roues. On a vu avec les Jeux olympiques et paralympiques de Pékin, un retour sur la réflexion autour de la question du boycott, qui ne s’était plus posée avec autant de force depuis quelques années. J’étais persuadée que ça ne marcherait pas, les faits m’ont plutôt donné raison mais là, on est vraiment à un basculement. Ce qu’on a pu dire il y a quelques semaines n’est peut-être plus pertinent au regard de ces positions du CIO, du comité international paralympique, de la FIFA, de l’UEFA, où l’inimaginable s’est un peu produit.

Que signifie cette sortie de l’apolitisme ? Et pourquoi cette fois-ci ?

Il est encore trop tôt pour faire un diagnostic exhaustif, cela reste des hypothèses. D’un point de vue purement sportif, c’est l’accumulation des scandales ces dernières années, sur le lien très fort aujourd’hui entre politique et sport. Il y a quelques années encore, quand on évoquait l’apolitisme du sport, tout le monde avait un sourire entendu, savait que ce n’était pas la réalité mais s’entendait pour dire que c’était facile à défendre et à croire. C’est désormais très compliqué à défendre, notamment au regard des positions des fédérations internationales, qui sont extrêmement politisées : quand le CIO lance une équipe de réfugiés, que la FIFA ou l’UEFA prend position sur Black Lives Matter, c’est une politisation. Ces exceptions-là, touchant notamment la liberté d’expression trop longtemps mise de côté, ont déjà un peu attaqué cette espèce de totem. Ensuite, il y a la violence de cette guerre, qui a pris tout le monde court ; ça a été très choquant, avec un effet de saisissement des instances internationales. Elles ont d’abord été pétrifiées puis se sont obligées à réagir. Avec le fait que très rapidement, un certain nombre de sportifs ont pris position. Vu l’importance de la voix des sportifs sur la scène internationale et sportive, les choses sont en train de bouger. Enfin, il était impossible de ne pas réagir car la Russie, au cours des dernières années, a traversé pas mal de turbulences. On a eu l’impression d’une volonté de franchir un pas complémentaire, par rapport ce qui n’avait pas été forcément fait jusqu’à présent. Il y avait eu des sanctions éminemment symboliques (1), qui ont cherché à amoindrir la diplomatie sportive voulue par Vladimir Poutine mais les athlètes étaient présents, des compétitions continentales ont été organisées par la Russie. Et le TAS (tribunal arbitral du sport) avait diminué de moitié la condamnation. On a senti aussi un accroissement ces dernières semaines, de la pression du CIO sur les questions des droits humains, ou du respect de l’environnement. Il y a eu du coup cette volonté d’agir, de montrer que si, sur Pékin on n’avait pas répondu complètement présent, sur la Russie, on n’allait pas faiblir et se montrer ferme, en cohérence aussi avec les autres sanctions prises, économiques et diplomatiques.

Est-ce un changement durable ?

C’est trop tôt pour répondre. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une brèche, une sorte de rupture mais ce n’est pas parce que ça s’est produit une fois que ça pourrait se reproduire. En revanche, ça va créer un précédent. Ce sera intéressant de voir comment les choses se développeront dans les prochains mois. Et quelles vont être aussi les réactions des tribunaux (la Fédération russe de football a saisi le TAS, mardi).

Ces sanctions peuvent-elles vraiment peser sur Vladimir Poutine, qui a instrumentalisé le sport depuis son arrivée au pouvoir ?

Je vais reprendre les propos de Lukas Aubin, qui a fait sa thèse sur sport et Russie (2), et qui considère que c’est un caillou dans la chaussure de Vladimir Poutine. Ce n’est pas du tout sa priorité en ce moment au regard des sanctions, diplomatiques, économiques, et de la situation militaire, clairement pas celle envisagée quand il a lancé cette guerre. En revanche, ça demeure une situation compliquée pour lui, notamment quand on sait tous les efforts développés depuis son arrivée au pouvoir en 2000 pour placer des hommes de confiance au sein de fédérations internationales, utiliser le sport comme un outil réel de « soft power » (puissance douce, force de persuasion, d’influence par opposition au « hard power », la manière forte, la guerre), par l’organisation d’événements mais aussi le développement d’une diplomatie sportive économique, avec Gazprom par exemple. C’est très difficile de savoir comment les choses vont évoluer mais Vladimir Poutine aura une vraie difficulté pour reprendre les choses là où il les avait laissées.

C’est la fin du « soft power » russe ?

Je n’en suis pas certaine. Mais je pense que ce sera la fin du  » soft power  » russe de cette manière-là. Au regard de l’importance que le sport a prise dans les relations internationales, et des investissements faits par la Russie depuis plus de vingt ans, je ne suis pas sûre qu’elle le laisse tomber et qu’on passe à un autre levier. Ce qui me semble plus envisageable, c’est d’investir de nouveaux secteurs : les medias, d’autres entreprises qui investiraient dans le sport, des nouvelles pratiques, comme l’e-sport.

Une sorte de réinvention du « soft power »  ?

C’est possible mais elle ne toucherait pas que la Russie, car on se rend compte, sur un certain nombre de cas, qu’on arrive au bout d’un cycle, avec de très nombreuses accusations de « sport washing », un terme popularisé depuis quatre cinq ans. Ce ne sera peut-être pas du « soft power » 2.0 mais une saison 2 du « soft power ». Certaines réflexions étaient déjà en cours en Russie sur la façon de passer un cap : une fois que vous avez accueilli les Jeux olympiques et paralympiques, la Coupe du monde de football, et tout une panoplie de compétitions de natation, athlétisme, escrime, Grand Prix de F1 etc., que faites-vous ? La Russie n’aura pas le choix et devra repenser la nécessité de ce modèle-là.

 

Propos recueillis par La Voix du Nord.
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