ANALYSES

Pourquoi l’affaire Valieva est-elle un conflit géopolitique ?

Tribune
16 février 2022


À seulement 15 ans, la patineuse russe Kamila Valieva surprend le monde entier par ses performances. Mais sa présence dans la compétition surprend elle aussi depuis la révélation de son contrôle antidopage positif, datant du 25 décembre dernier. Pourquoi l’affaire Kamila Valieva aux Jeux olympiques (JO) de Pékin 2022 est-elle un conflit géopolitique ? Qui sont les responsables de cet imbroglio ? Pourquoi la situation n’a-t-elle rien à voir avec le dopage institutionnel qui a conduit à l’exclusion de la Russie en 2020 ? Comment faudrait-il protéger l’athlète russe ? Éléments de réponse par Lukas Aubin, chercheur associé à l’IRIS.

 L’affaire Valieva : une histoire kafkaïenne

Retour en arrière. Le 7 février, la jeune patineuse Valieva accomplit une performance exceptionnelle sur la glace en réalisant les deux premiers quadruples sauts aux JO de l’histoire. Dans la foulée, elle remporte la médaille d’or par équipe. Mais, coup de théâtre, quelques heures plus tard, les médias révèlent que Valieva avait subi un test positif à la trimétazidine le 25 décembre dernier – et que personne n’en avait informé le Comité international olympique (CIO) avant le début des Jeux. La raison ? Rusada, l’agence antidopage russe qui disposait de l’échantillon de Valieva, aurait été retardée dans son travail en raison de la « vague de cas de Covid-19 ». Le président du CIO est furieux. La cérémonie des médailles est annulée. Les Russes ne sont pas sacrées.

Dans un premier temps, Rusada – l’agence russe antidopage – suspend la patineuse avant de finalement changer d’avis. En Russie, les médias se déchirent pour savoir s’il faut la sanctionner ou la protéger. Après un léger flottement, le gouvernement russe affiche son soutien inconditionnel à la jeune patineuse.

De son côté, le CIO souhaite la sanctionner et saisit le Tribunal arbitral du sport (TAS) afin de statuer. Mais les 3 arbitres du TAS en décident autrement. Considérée comme une « personne protégée » en raison de son âge – elle a 15 ans -, ils considèrent « qu’empêcher l’athlète de concourir aux JO lui causerait un préjudice irréparable ». L’imbroglio continue… Le TAS ne se prononce pas sur le fond de l’affaire. De facto, Valieva peut continuer à participer aux épreuves des JO. Pourtant, elle pourrait ne pas recevoir sa (ou ses) médailles, si d’aventure l’enquête au long cours du TAS la considérait coupable. Mais cela devrait prendre plusieurs mois.

Enfin, énième rebondissement, le 15 février, la patineuse fait valoir via Denis Oswald, président de la commission disciplinaire du CIO, que son test antidopage positif était dû à une confusion avec les médicaments pour le cœur de son grand-père. Quelques heures plus tard, la jeune adolescente prend la tête du programme court en larmes et malgré la pression. Kafkaïen.

Voilà où nous en sommes à l’heure où ces lignes sont écrites. Dès lors, que comprendre d’une affaire aussi rocambolesque ? Plusieurs éléments montrent que la jeune patineuse est mal protégée, que toute la vérité sur son cas devra être faite, et – surtout – que les coupables potentiels sont nombreux.

Un héritage sportif soviétique ?

Lorsque l’affaire est sortie, nombreux étaient les Russes sur les réseaux sociaux à pointer du doigt l’école Sambo 70 dirigée par l’entraîneuse russe Eteri Tutberidze dont les méthodes soviétiques drastiques poussent les athlètes à bout. Pour faire performer ses athlètes au plus haut niveau, Tutberidze n’hésite pas à les affamer, les déprimer, les broyer. Et les résultats sont là. Le 1er quadruple saut de l’histoire des JO a été réalisé par Valieva… deux fois lors de la même prestation !

En Russie, l’injonction à l’ultra-performance est bien réelle. Incarné par Poutine lui-même, le système sportif se veut une machine ultra-efficace destinée à produire les meilleurs éléments de la planète et ce, qu’importent les moyens. Pourtant, depuis son exclusion en décembre 2020, le pouvoir russe cherche à normaliser sa situation et purifier son environnement sportif. Dès lors, cette affaire de dopage illustre la contradiction entre performance et sport propre sur laquelle doivent jongler les acteurs du sport russe. Visiblement, la bonne formule n’a toujours pas été trouvée. En outre, la probable rétention d’informations de la part de Rusada illustre un fonctionnement du sport russe toujours opaque qui empêche un travail serein à l’échelle internationale.

Un conflit géopolitique entre les Occidentaux et la Russie

À l’international, l’affaire a rapidement pris une tournure géopolitique au sein de laquelle Américains, Russes et instances du sport mondiales se déchirent pour savoir qui a raison ou qui a tort.

En Russie, le Kremlin protège son athlète. « Nous soutenons infiniment notre Kamila Valieva et nous appelons tout le monde à la soutenir ! », a déclaré, Dmitri Peskov. « Nous disons à Kamila : ne cache pas ton visage ! Tu es Russe (…), participe aux compétitions et gagne ! ». Le président de la commission des Sports à la Douma est même allé jusqu’à parler de volonté « d’humilier » l’athlète russe dans un contexte de tensions internationales avec la Russie, notamment sur la situation en Ukraine. Comme lors de l’affaire de dopage institutionnel, les autorités russes font front uni face aux puissances occidentales. Pour le Kremlin, il s’agit d’utiliser l’événement afin de faire croître le sentiment patriotique russe et favoriser le syndrome de la forteresse assiégée.

Aux États-Unis, on invoque le spectre du dopage institutionnel de Sotchi 2014 et on crie à l’injustice. La sprinteuse Sha’Carri Richardson, exclue des JO de Tokyo 2020 pour avoir fumé du cannabis, est même allée jusqu’à parler de racisme de la part du TAS, pointant du doigt le deux poids deux mesures d’une telle décision. Selon Travis Tygart, le directeur d’Usada, l’agence américaine de lutte antidopage, l’affaire Valieva constitue un « échec catastrophique du système voué à protéger l’intégrité des Jeux et des athlètes propres qui étaient en lice ». La start-up américaine Global Athlete a même plaidé pour une réforme de l’AMA et une prise de responsabilités du CIO. Outre-Atlantique, cela fait déjà plusieurs années que l’on milite pour une gestion américaine du sport mondial. Depuis 2020, le Rodchenkov Act – du nom du lanceur d’alerte russe Grigory Rodchenkov – permet par exemple déjà aux autorités américaines de condamner des acteurs étrangers liés à une affaire de dopage internationale. Il se murmure que cette loi pourrait être mise en application par la justice américaine dans le cadre de l’affaire Valieva. Une fois encore, l’unilatéralisme américain semble primer sur le multilatéralisme de l’AMA, surtout quand il s’agit de la Russie.

« Plus vite, plus haut, plus fort » : les contradictions du sport mondial

Tour à tour juges et parties, les instances du sport internationales brillent également dans cette affaire par leur capacité à créer un brouillard opaque difficilement compréhensible pour le tout-venant. L’ancien directeur de l’AMA, Rob Koehler, est même allé jusqu’à déclarer que Valieva et d’autres athlètes russes payaient « le prix des échecs de la bureaucratie sportive mondiale ».

De plus, le CIO et son injonction perpétuelle à la performance, illustrée par la fameuse maxime « Plus vite, plus haut, plus fort, ensemble », ne peut que constater les dégâts répétés d’une telle politique.

À l’heure où le sport mondial est un enjeu géopolitique majeur, il faut davantage protéger les athlètes. Une telle affaire n’aurait jamais dû sortir dans la presse et faire la une des médias du monde entier avant qu’elle ne soit soldée. Comme le dit Valieva elle-même : « Ces (derniers) jours ont été très difficiles. C’est comme si je n’avais plus d’émotions. Je suis heureuse mais en même temps émotionnellement fatiguée. » Dans ce contexte, la patineuse est-elle réellement une « personne protégée » ? À quand un dispositif pour armer les jeunes athlètes jetés aux lions médiatiques et en proie à un système sportif défaillant ?
Sur la même thématique