ANALYSES

Jeux olympiques et paralympiques de Pékin : jusqu’où ira le boycott ?

Interview
9 décembre 2021
Le point de vue de Carole Gomez


Après l’annonce d’un boycott diplomatique par les États-Unis, les pays suivant cette ligne se font de plus en plus nombreux. À l’inverse, la France vient d’annoncer ne pas boycotter les Jeux de Pékin. Derrière cette annonce symbolique faite par les États-Unis, quels sont les enjeux d’une telle décision ? Pourquoi le sport est-il sujet à une politisation croissante ? Le point avec Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS.

Les États-Unis, l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada ont annoncé un boycott diplomatique des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de Pékin. En quoi consiste ce boycott ? Quel en est le but ?

Il est essentiel de définir de quoi nous parlons. La décision de la Maison-Blanche du 6 décembre suivie par l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada le 8 décembre consiste en un boycott diplomatique des Jeux olympiques et paralympiques de Pékin. Aucun officiel (chef d’État, de gouvernement, diplomates) ne sera présent en Chine à l’occasion de ces Jeux. Généralement, les représentants viennent aux cérémonies d’ouverture et de clôture, et parfois durant les compétitions.

Ce boycott diplomatique, que l’on a déjà connu par le passé (lors de la Coupe du monde masculine en Russie de 2018 par le Royaume-Uni dans le cadre de l’affaire Skripal), doit être distingué du boycott sportif. Dans ce dernier cas, aucun sportif ni officiel ne se déplace pendant toute la durée des compétitions. Les exemples les plus connus sont Moscou 1980 et Los Angeles 1984, mais également Melbourne 1956, Montréal 1976 et Séoul 1988.

Comment expliquer cette décision ? Il faut rappeler que cette menace de boycott (désormais effectif) planait sur les Jeux depuis plusieurs mois. En mars 2021, Mitt Romney appelait dans une tribune parue dans le New York Times à un boycott économique et diplomatique. L’idée était de ne pas uniquement faire peser le poids de cette décision sur les athlètes. Quelques mois plus tard, en mai 2021, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants, plaidait également pour un boycott diplomatique, provoquant l’ire de Pékin. Plus récemment encore et notamment dans le cadre de l’affaire Peng Shuai (du nom de cette tenniswoman chinoise qui a accusé Zhang Gaoli, membre influent du Parti communiste chinois, de l’avoir violée et qui a disparu pendant plusieurs semaines) qui a éclaté au cours du mois de novembre 2021, de nombreuses voix, aux États-Unis comme ailleurs, posaient ouvertement la question d’un boycott des Jeux pour protester.

Dans le cas présent, rappelons que cette décision de boycott a été prise uniquement (officiellement) pour protester contre le « génocide et des crimes contre l’humanité en cours au Xinjiang ». Concernant les raisons expliquant cette décision, elles sont plurielles. D’une part, elle s’inscrit dans une relation bilatérale tendue entre les deux superpuissances, et ce depuis plusieurs années, à tel point que l’expression de guerre froide refait surface avec force. S’il paraissait impropre de qualifier cette situation il y a quelques années, force est de constater que les points de ressemblance se multiplient désormais. D’autre part, il s’agit pour les États-Unis de mettre la pression (symbolique certes, mais pression tout de même) sur Pékin dans un contexte international tendu pour l’Empire du Milieu, notamment au regard de l’affaire Peng Shuai précédemment citée. Washington cherche donc à enfoncer le clou et à polariser les débats. Par ailleurs, il s’agit pour Joe Biden de se montrer en chef de file du mouvement. Lors de la conférence de presse de Jen Psaki, porte-parole de la Maison-Blanche, cette dernière a rappelé à quel point la défense des droits humains est dans « l’ADN du peuple américain ». Cette décision permet aussi de mettre en avant les alliances avec d’autres États. Si la décision d’autres États de suivre cette prise de position a semblé tarder, il est néanmoins intéressant de voir quels pays ont suivi les États-Unis. Il sera d’autant plus essentiel de voir qui continuera à suivre le mouvement. Enfin, il ne faut pas l’oublier, la décision de sanction est aussi (toujours) motivée par des raisons de politique intérieure. En prenant cette décision, aussi symbolique soit-elle, Joe Biden montre qu’il agit, qu’il prend position, et qu’il n’est pas le Sleepy Joe raillé par Donald Trump.

Le boycott est-il une manœuvre symbolique ou peut-il avoir de réels effets sur la Chine ? Y a-t-il des précédents dans l’histoire ?

En matière de sanctions, trois questions doivent systématiquement se poser : d’une part, la question des objectifs que nous venons d’aborder ; d’autre part, la question du caractère collégial de ces décisions ; enfin, la question de l’atteinte de ces objectifs et de l’efficacité de la sanction. Concernant la « popularité » et le suivi du boycott par d’autres entités, c’est une dimension essentielle à ne jamais oublier : est-ce que votre mesure demeurera isolée ou sera-t-elle suivie par un nombre important d’acteurs ? En d’autres termes, le boycott n’est rien d’autre qu’un rapport de force puisque vous cherchez à mettre la pression sur un acteur, à l’isoler, à le pointer du doigt, à l’ostraciser. Si des acteurs vous rejoignent dans la dénonciation, cela renforce le poids de cette mesure. Dans ce cas précis, des effets tangibles pourraient être observés. En revanche, si cette décision n’est pas reprise ou seulement par quelques acteurs, le mécanisme de dénonciation s’inversera : l’entité à l’origine de la sanction se verra à son tour isolée, écartée. Dans ce cas précis, les États-Unis ont été rejoints après quelques jours par plusieurs États. Cette liste devrait d’ailleurs s’allonger : le Japon ou même l’Union européenne ont notamment annoncé une communication pour les jours à venir. Il sera intéressant d’étudier la liste des pays se joignant à l’appel ; et en creux, ceux qui ne le rejoignent pas, afin d’en interroger les raisons avancées.

Concernant les effets d’une telle manœuvre, la réponse dépendra des deux éléments que nous venons de voir. Ne pas envoyer les chefs d’État et de gouvernement forcera-t-il la Chine à agir sur la question des droits humains et sur la question ouïghoure ? C’est évidemment peu probable. En revanche, cette décision met le sujet sur la scène politique, en tête d’agenda et il est désormais impossible d’esquiver le sujet. Au-delà des États, des ONG vont sans doute (continuer à) se mobiliser sur le sujet, et il sera intéressant de voir si des acteurs sportifs prennent également position. On pense évidemment aux athlètes notamment à travers la règle 50 assouplie de la Charte du CIO, mais également les sponsors. Rappelons-le, ces derniers s’étaient particulièrement fait remarquer en menaçant de se retirer dans le cadre de la Coupe du monde de hockey sur glace qui devait être coorganisée par la Biélorussie et la Lettonie. Pour l’heure, aucun sponsor n’a communiqué sur le sujet, mais ce sera un élément essentiel à regarder dans les prochains jours.

On peut dès maintenant considérer que ces décisions ont produit des effets, notamment à travers le communiqué du CIO qui rappelle que le boycott diplomatique est une décision souveraine des États et qui se réjouit de l’absence de boycott sportif, un temps évoqué. Difficile de ne pas ressentir le soulagement de l’instance suisse dans ses mots.

Du côté de Pékin, la réponse n’a également pas tardé, accusant les États de politiser le sport et annonçant que des contre-sanctions seraient prises, sans toutefois être plus précise. Sur ce point, la stratégie chinoise est intéressante car, en laissant cette formule vague, elle peut ainsi dissuader des acteurs et États de se joindre à la dynamique étatsunienne. Par cette formulation, la Chine laisse donc imaginer qu’une épée de Damoclès pèse au-dessus des prochains suiveurs.

Mondial de football au Qatar fortement critiqué, boycott des JO, pressions sur les sportifs à se positionner sur les questions des droits de l’homme : est-ce légitime de faire porter sur le sport une telle responsabilité politique ?

Cet épisode montre, une fois de plus s’il fallait le démontrer, que le sport est politique. En dépit de ce que peut déclarer Thomas Bach, Pékin ou toute organisation sportive internationale, l’apolitisme du sport relève plus du mythe que de la réalité. 150 ans d’histoire moderne en témoignent. Jusqu’à présent, seules les organisations sportives, qui alors qu’elles promouvaient l’apolitisme du sport, ne se privaient pas de faire de la politique. Par l’attribution d’événements sportifs internationaux à certains États, par la constitution d’une équipe de réfugiés, elles s’affirmaient en éminentes promotrices de la politisation du sport.

En revanche, nous assistons désormais à une croissance de cette politisation qui peut s’expliquer par plusieurs aspects. D’abord, par la mondialisation du sport, parfaitement logique, qui soulève un certain nombre de questions là aussi parfaitement légitimes. Ensuite, par la mobilisation croissante de la société civile qui prend désormais part aux processus de candidatures ainsi qu’au déroulé de l’organisation. Rappelons par exemple que dans le cadre de la candidature pour l’organisation des Jeux de 2022, plusieurs villes ont retiré leur projet (Stockholm, Cracovie, Lviv et Oslo), décision que l’on retrouve également pour l’édition 2024. Bien que la population ait toujours été présente dans les processus de désignation, les doutes et mobilisations sont désormais réellement entendus, venant peser sur le débat politique. La crise économique, l’inquiétude quant aux enjeux environnementaux et les images désastreuses des « éléphants blancs » contribuent largement à diffuser cette approche. Enfin, il convient de souligner la place des sportifs dont la voix est de plus en plus entendue, mais qui surtout n’est plus automatiquement réprimée par les fédérations sportives internationales. Nous l’avons vu lors du dernier Euro masculin à l’été 2021, ou encore lors des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2021.
Sur la même thématique