ANALYSES

Guerre civile en Éthiopie : An 1

Tribune
2 novembre 2021
Par Dr Patrick Ferras, président de l’association Stratégies africaines, enseignant à IRIS Sup’, spécialiste de l'Éthiopie


Dans la nuit du 3 au 4 novembre 2020, les troupes de la Région-État du Tegray attaquent la garnison du Commandement Nord des Forces nationales de défense éthiopienne. Immédiatement, le pouvoir fédéral décide d’intervenir et de réprimer la rébellion tegréenne. Dans un premier temps, les troupes fédérales aidées par les milices amhara et afar[1], en alliance avec l’armée érythréenne, se saisissent de la capitale Mekelle (28 novembre). Elles semblent être venues à bout rapidement des forces Tegréennes. En revanche, la situation humanitaire se dégrade dans cette région soumise à un blocus tous azimuts aussi bien pour l’aide alimentaire internationale, que pour les services de base censés être pourvus par l’État.

Une semaine après la tenue des élections nationales du 21 juin 2021, les Tegréens reprennent la quasi-totalité de leur territoire et avancent en région Amhara et Afar. L’armée fédérale est battue, se carapate et le gouvernement provisoire, installé au Tegray par le Premier ministre Abiy Ahmed, est en fuite. Le cessez-le-feu demandé par Addis Abeba prête à sourire (unilatéral et inconditionnel) et chacun des belligérants se renforce pendant la saison des pluies. Abiy Ahmed est très isolé sur la scène internationale et la majeure partie des acteurs de la Communauté internationale a cessé de croire au détenteur du prix Nobel de la paix 2019.

Le parti du Premier ministre[2] ayant gagné les élections, il est confirmé à son poste le 4 octobre. Quelques heures après la cérémonie, il lance une offensive majeure pour tenter de reprendre la main sur le conflit. Les jeunes Éthiopiens mobilisés et faiblement entrainés sont en première ligne face à des Tegréens expérimentés et bien commandés. Les combats font rage avec l’ambition, pour les uns comme pour les autres, de prendre l’avantage. Abiy Ahmed a besoin d’une victoire nette pour se lancer dans une négociation. En cas de défaite de l’armée fédérale, les Tegréens pourraient être tentés de continuer leur avancée vers Addis Abeba[3]. La mobilisation et l’appel aux milices des autres régions n’ont a priori pas inversé la tendance sur le terrain. Depuis quelques jours, les combats font rage autour de deux villes stratégiques : Dessié et Kombolcha[4].

La stratégie du TPLF[5], la structure politique du Tegray, est parue dans un document d’octobre 2020 quelques jours avant le début de la guerre civile. Abiy Ahmed y est décrit comme l’ennemi numéro un et Issayas Afeworki, le président érythréen, est à la seconde place. L’option militaire contre Addis Abeba est évoquée comme pratiquement incontournable au vu de l’enchaînement des événements depuis 2018[6]. La capacité de résistance et de résilience des Tegréens doit être accentuée afin de faire face à la menace grandissante du Premier ministre et de son gouvernement. L’objectif majeur du TPLF est simple : la chute d’Abiy Ahmed. L’option majeure envisagée est de former un Congrès national qui s’appuiera sur tous les peuples, nations et nationalités de l’Éthiopie. Ce dernier aura la charge de nommer un Premier ministre non affilié à un parti politique. Après une période de transition de deux ou trois ans, des élections seraient organisées.

Un an après le début de cette guerre civile, la situation échappe au pouvoir central. Il semble peu probable que le Premier ministre Abiy Ahmed envisage une négociation, quelles que soient les pressions internes et internationales. Si la chute de Dessié et de Kombolcha se confirmait, les Tegréens se retrouveraient en position de force et à quelque 400 kilomètres de la capitale. L’armée fédérale, battue, n’offrirait alors que quelques poches de résistance et il n’est pas inconcevable que le TPLF reproduise ce qu’il a fait en mai 1991[7] : la prise d’Addis Abeba.

 

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[1] Ces deux régions sont situées au sud du Tegray.

[2] Parti de la Prospérité.

[3] Depuis le mois de juin 2021 et la reconquête de leur région, les Tegréens se sont avancés de plus de 300 kilomètres à l’intérieur de la région Amhara.

[4] La chute de ces deux villes annoncerait un rapide blocage de l’axe logistique principal Ethiopie–Djibouti. L’utilisation du deuxième axe passant par Dire Dawa est possible mais amènera une reconfiguration des flux et des perturbations pour l’approvisionnement des régions Amhara et Afar.

[5] Front de Libération du Peuple du Tegray (TPLF).

[6] Date de la nomination de Abiy Ahmed comme Premier ministre.

[7] Après 17 ans de lutte, le TPLF avait mis fin au régime de Haile Mariam Mengistu.
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