ANALYSES

Réengager la France dans le Pacifique

Tribune
26 juillet 2021
Par Alexandre Dayant, chercheur au Lowy Institute (Australie)


Près de six ans après François Hollande, le président Macron a tenu, lundi 19 juillet depuis l’Élysée, le 5e sommet France-Océanie.

À travers cette initiative dont le but assumé est de définir la stratégie de réengagement de la France dans le Pacifique, le président s’est engagé à renforcer la coopération entre la France et les États d’Océanie pour sécuriser les eaux territoriales, notamment contre la pêche illégale, et pour atténuer l’impact du changement climatique dans le Pacifique.

Si l’aspect de protection environnemental du sommet est indéniable, c’est l’annonce d’« un réseau de garde-côtes pour le Pacifique-sud » à partir des territoires français du Pacifique – Polynésie, Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna – qui marque les esprits.  D’après le président, « ce réseau reposerait sur trois piliers : structuration d’une offre de formation et d’entraînement, échange d’informations maritimes, renforcement des opérations de surveillance des zones économiques exclusives du Pacifique ». « Ce réseau sera créé au bénéfice des États du Pacifique et pour protéger la première de leur richesse qu’est l’espace maritime », a ajouté Emmanuel Macron.

Cette annonce tombe à pique. En effet, les pays de la région peinent à garder le contrôle de leur territoire. Petits en termes de masse terrestre et de population, les pays insulaires du Pacifique sont gigantesques en termes de superficie. L’État de Kiribati, par exemple, ne compte que 121 000 habitants, mais s’étend sur une superficie aussi large que celle des États-Unis. La Papouasie-Nouvelle-Guinée est le seul pays à compter plus d’un million d’habitants. Seuls trois pays (Fidji, Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Tonga) possèdent des forces armées. Le corps armé des Fidji se compose de 9 500 soldats actifs et de réserves ; celui de la Papouasie-Nouvelle-Guinée de 3 600 et 450 pour les Tonga.

Leurs économies sont restreintes, et chacune des nations de la région dépend grandement de l’agriculture de subsistance, du tourisme, de l’aide internationale et surtout de la pêche.

Le Pacifique est en effet la zone de pêche la plus fertile du globe, et fournie près de la moitié du thon mondial. Mais depuis plusieurs années, la région est victime de la pêche illégale. Aujourd’hui, près d’un poisson sur cinq est attrapé illégalement dans le Pacifique. Les États d’Océanie, gardiens des eaux dans lesquelles ces opérations illégales se déroulent, y perdent en revenus et voient leurs stocks de poissons s’épuiser. Sans la capacité de contrôler leurs eaux, ces pays sont souvent pénalisés par les importateurs de poissons pour ne pas pouvoir garantir la durabilité de la pêche.

C’est pourquoi la proposition du président Macron est pertinente. Développer les capacités de surveillance de ces pays est l’une des priorités pour la région.

Mais alors que la proposition française semble s’axer sur une gamme de collaborations bilatérales, la France pourrait utiliser cette nouvelle initiative afin de développer la coopération dans le secteur de la défense avec la puissance dominante de la région : l’Australie.

Depuis la fin des années 1990 et le transfert des forces armées américaines de l’Indopacifique vers le Moyen-Orient, l’Australie est la puissance hégémonique du Pacifique. Pour se faire, Canberra s’est investi dans deux pôles principaux : la maîtrise des outils institutionnels régionaux et une politique interventionniste plus ambitieuse. En effet, via des missions pangouvernementales pluriannuelles au Timor-Leste, aux îles Salomon et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’Australie a cimenté son rôle de force dominante dans la région.

Un élément clé de la présence australienne dans le Pacifique est son « Programme de sécurité maritime du Pacifique ». Entre 1987 et 1997, sous son ancien nom « Programme des patrouilleurs du Pacifique », l’initiative a fourni des bateaux patrouilleurs à douze pays de la région, afin de supporter leur développement de capacité de surveillance maritime et de protection de la pêche. Dans l’optique de moderniser les flottes existantes, le programme a planifié la livraison de 21 nouveaux patrouilleurs « Guardian-class » entre 2018 et 2023. En plus de la livraison de matériel, le programme comprend un volet de surveillance aérienne, qui semble hors de portée du ministère de la Défense australien. En revanche, cela présente une opportunité de collaboration indéniable pour le gouvernement français. En effet, les capacités de surveillance aériennes et maritimes françaises sont internationalement reconnues. Paris, via le secrétariat général de la Mer, pourrait collaborer de manière trilatérale avec l’Australie et les pays du Pacifique sur les questions techniques de communications sécurisées, ainsi que des capacités de renseignement et de surveillance. Une collaboration trilatérale serait alors naturelle, où l’Australie et la région bénéficieraient du savoir-faire technique français, et où Paris profiterait de la connaissance régionale australienne pour renforcer sa présence dans la région, ainsi que l’intégration de ses territoires dans le Pacifique.

Car, malgré ses territoires d’outre-mer, la France conserve une présence limitée dans le Pacifique, alors que la région regagne en importance sur la scène internationale. La proposition du président Macron de collaborer avec les États insulaires du Pacifique sur les thématiques de sécurité va dans la bonne direction. Mais manquer de collaborer pleinement avec l’Australie représenterait un manque à gagner allant à l’encontre de l’initiative présidentielle.
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