ANALYSES

Où va le Mali ? Scénarios d’évolution

Tribune
19 juillet 2021


Le Centre d’études et de réflexion au Mali (CERM) et la Friedrich Ebert Stifung (FES) avaient publié en 2017 quatre scénarios détaillés d’évolution possible du Mali pour 2030 : 1/ La crise permanente ; 2/ Le Mali en marche ; 3/ Redressement modeste ; 4/ Le chaos. Le déterminant principal de ces scénarios était le mode de gouvernance à Bamako et dans les régions devenues éventuellement autonomes. La légitimité des dirigeants – et donc l’adhésion des populations à un projet collectif – était une variable décisive, ainsi que la cohésion nationale et sociale, tout en tenant compte aussi des variations possibles de l’appui international.

Depuis lors, il apparait que l’impact croissant des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda ou à l’État islamique, peu pris en compte dans les précédents scénarios, pourrait devenir un autre déterminant majeur. Les scénarios du CERM et de la FES n’envisageaient pas également la possibilité de négociations avec les djihadistes, qui sont désormais d’actualité ou au moins évoquées.

Aussi, quatre types de scénarios paraissent schématiquement envisageables à moyen long terme, du meilleur au pire : une sortie de crise, un prolongement du conflit interne dans un relatif statu quo ou lent pourrissement, une paix partielle par négociation avec une partie des djihadistes et, enfin, un Mali dominé et transformé en foyer terroriste par Daech ou encore livré au chaos.

Il va de soi que tout doit être entrepris en faveur du scénario 1 de sortie de crise. Une application seulement partielle des mesures nécessaires aboutirait à un scénario 1 bis de « redressement modeste » que nous n’avons pas détaillé (bien que très possible), mais qui serait une atténuation du scénario 1.

Scénario 1 : la sortie de crise

Elle résulterait du succès, après des années de combat contre les groupes extrémistes armés, de réformes majeures permettant de traiter les racines locales et nationales de l’insurrection.

Cela supposerait notamment :

  • une armée nationale ayant surmonté ses tares et faiblesses initiales, par un leadership énergique, intègre et avec une aide (équipements, appui technique, renseignements) mieux adaptée de la communauté internationale.

  • le déploiement par l’État dans les territoires ruraux de services publics (sécurité, justice, éducation, infrastructures, centres de santé, projets économiques) efficaces, intègres et appréciés des populations ; l’aide au développement accompagnerait cette transformation ; l’autorité de l’État serait restaurée.

  • une marginalisation des groupes djihadistes et un programme de démobilisation/réinsertion des anciens djihadistes, avec déradicalisation ainsi que l’encadrement des dérives religieuses par des actions et programmes à définir.

  • une gouvernance exemplaire à Bamako pour relever ces défis et être appréciée de la population. En plus de la lutte contre la corruption et la fin de l’impunité, d’importantes réformes seraient nécessaires, y compris contre l’économie grise afin d’élargir l’assiette fiscale et les ressources budgétaires, actuellement inférieures à 15 % du PIB.

  • une application consensuelle de l’accord d’Alger permettant de mettre en place des régions largement autonomes, aux autorités légitimes aux yeux des populations, dans le respect de l’intégrité territoriale du Mali.

  • une aide internationale enfin coordonnée sérieusement ayant accepté que l’essentiel de ses ressources abonde en un fonds fiduciaire qui devrait être géré comme un budget d’investissement par un collège mixte malien/bailleurs.

  • enfin, une transition démographique (avec un programme proactif de maîtrise de la natalité), afin que l’éducation et les créations d’emplois puissent à terme suivre le rythme d’accroissement de la population.


La communauté internationale se rend désormais compte qu’il s’agit d’un programme de longue haleine. Le président Macron a ainsi défini une stratégie en quatre piliers : lutte contre le terrorisme, renforcement des armées, gouvernance, développement et retour de l’État. Mais cette stratégie devrait être appuyée sur la longue durée par un effort international quantitatif et qualitatif très renforcé pour éviter les scénarios suivants de dégradation.

Scénario 2 : la prolongation du statu quo et le pourrissement

Ce scénario serait caractérisé par l’absence de sursaut salvateur d’abord à Bamako, où la classe politique et la haute hiérarchie militaire poursuivraient leur prédation sur l’État, ses administrations et l’armée, mais aussi au niveau de la communauté internationale, qui continuerait de ne pas prendre les mesures correspondant à la gravité de la situation. L’aide internationale resterait caractérisée par le désordre et une absence de sérieuse coordination.

La force internationale Takuba, dans cette hypothèse, ne parviendrait notamment pas à démontrer l’efficacité opérationnelle que l’on attend d’elle, et il en serait de même pour la force conjointe du G5 Sahel. La MINUSMA resterait statique et serait marginalisée. Des difficultés majeures persisteraient sur les plans sécuritaire, politique, social et économique.

Il serait par ailleurs vraisemblable que la transition actuelle à la tête du pays dirigée par le colonel Goïta se poursuive bien au-delà des 18 mois théoriquement prévus, mais sans que l’État puisse entamer une véritable refondation, ce qui freinerait aussi l’appui international. L’accord de paix et réconciliation issu du processus d’Alger ne connaîtrait alors pas d’avancée notable, faute de consensus à Bamako sur son application et en raison de la défiance entre les signataires dudit accord. Les groupes armés signataires se partageraient le contrôle du territoire au nord avec les djihadistes. Les zones contrôlées par ces derniers et autres groupes armés auraient tendance à s’étendre, ainsi que le nombre des victimes de violences. Les fonctionnaires de l’État ne seraient plus présents que dans les plus grandes villes.

Notons que ce scénario 2 est instable et aurait des chances de glisser vers les scénarios 3 ou 4 à moins d’un véritable sursaut national.

Scénario 3 : la négociation avec certains djihadistes pour une paix partielle

Cette tentation est déjà fortement exprimée face à l’impasse actuelle, notamment par les conclusions du « dialogue national inclusif » (2019) de négocier avec Iyad Ag Ghali, le leader touareg du GSIM, groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), et Amadou Koufa, l’imam-chef de la katiba du Macina (au centre du Mali, affiliée au GSIM). L’idée est qu’il serait préférable ou nécessaire de s’entendre « entre frères maliens ».

À ce stade, des dizaines d’accords locaux ont déjà été conclus entre des djihadistes et des responsables communautaires ou des milices villageoises, certains sous l’égide d’organisations étrangères (notamment l’ONG suisse « Centre pour le dialogue humanitaire »), entre autres dans les cercles de Niono et de Koro (centre du Mali). En général, il s’agit d’imposer la charia, de voiler les femmes, d’éloigner les représentants de l’État, de remplacer l’école publique par une médersa et la langue française par l’arabe, en échange de la sécurité permettant aux habitants de poursuivre leurs activités agricoles ou autres. Cette sécurisation du territoire par extension d’un islamisme radical et disparition de l’État pourrait se poursuivre, le contrôle de Bamako sur son territoire se réduisant à la portion congrue.

Par ailleurs, Iyad Ag Ghali a fait savoir qu’il accepterait un dialogue sous condition du retrait des « forces étrangères », ce qui assurerait clairement sa domination, tandis que Koufa a rejeté a priori l’idée (« Dieu ne se négocie pas, la victoire ou la mort »), mais est cependant hiérarchiquement soumis à Iyad Ag Ghali.

Les conséquences d’une éventuelle négociation avec Iyad seraient probablement les suivantes : d’abord une rupture nécessaire de Iyad avec AQMI (non ouvert à un compromis), d’où la persistance d’un terrorisme inspiré par Al-Qaïda, même si celui-ci serait évidemment très affaibli par le retrait d’Iyad, qui pacifierait a priori une partie du Mali. Dans le reste du territoire, la question du mouvement djihadiste rival EIGS (État islamique au grand Sahara) resterait entière. L’EIGS pourrait même récupérer tous les déçus du revirement de Iyad.

Iyad demanderait sans doute, outre une amnistie pour lui et ses affidés, le contrôle de la région de Kidal (au nord du Mali). Il y aurait alors un possible déblocage de l’accord d’Alger, mais à son profit pour ce qui concerne cette région, qui deviendrait quasiment un émirat indépendant (Kidal est déjà de facto très autonome), dominé par les Touaregs Ifoghas réunifiés par Iyad (la majorité des Ifoghas sont du côté du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), groupe armé signataire de l’accord d’Alger). Kidal resterait officiellement rattaché au Mali aussi longtemps que l’État malien lui versera sa quote-part de ressources nationales prévues par l’accord d’Alger (30 % pour les régions). Iyad demanderait aussi, par fidélité à ses idées, l’établissement d’une République islamique à Bamako, mais ceci serait sans doute en partie négociable région par région, en respectant quelque peu l’opinion ou les réactions locales. Il pourrait s’agir localement d’un modèle modéré, peu différent, hors régionalisation, du cas de la Mauritanie.

L’exemple de Kidal orienterait néanmoins le Mali vers un modèle fédéral de régions États (comme anticipé par l’accord d’Alger) risquant éventuellement un éclatement.

En outre, au sein des régions autonomes (spécialement à Kidal), des affrontements intercommunautaires pourraient aussi intervenir, entre différentes catégories de Touaregs au nord (Ifoghas versus imghads, etc.) ou entre communautés, en cas notamment de domination arabo-touarègue sur les populations sédentaires au nord.

Pour pacifier une région instable à leur frontière sud, les autorités algériennes seraient sans doute conduites à exercer une tutelle de fait sur le nord du Mali.

Si la situation se dégrade, le scénario 3 peut fort bien glisser vers le scénario 4.

Un tel scénario 3 se heurterait cependant à des obstacles : Bamako ne pourrait guère accentuer sa perte de contrôle de Kidal sans soulever de fortes objections nationales. D’autre part, les Touaregs Imghads résisteraient à la domination de Iyad à Kidal.

Scénario 4 : le chaos ou la domination de l’EIGS

Ce dernier scénario serait le chaos ou la domination finale de l’EIGS sur le Mali ou bien sur une partie importante de son territoire, Bamako et d’autres villes du sud échappant peut-être à ce sort.

Il pourrait s’agir d’une situation proche de celle qu’ont connue la Syrie et l’Irak de 2014 à 2019, le califat de Daech ayant provoqué localement des massacres et organisé ou inspiré ailleurs des actes terroristes, jusqu’à l’intervention militaire massive de la communauté internationale.

De leur côté, le CERM et la FES avaient imaginé en 2017 dans leur scénario intitulé « Le chaos » une autre possibilité que la domination de Daech, celle d’un « Mali divisé en deux ou plusieurs entités, elles-mêmes fragilisées par des risques importants d’implosion sociopolitique. La population s’est dispersée, suite aux conflits inter et intracommunautaires et aux crises politico-militaires à répétition ». Dans ce dernier type de scénario, « la population ne reconnaît plus son armée nationale, mais des factions qui sécurisent différentes régions ».

Le point commun de ces variantes de chaos serait l’instabilité, l’insécurité et la précarité probablement installées de façon durable. Le risque que Daech exploite cette situation et menace aussi d’autres régions à partir du Sahel, en particulier le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Bénin, et y compris la France où se trouve une importante diaspora d’origine sahélienne, ne devrait pas être négligé.

Enfin, un éventuel regroupement des régions du nord au nom d’un « Azawad » pseudo indépendant, islamique ou non, serait particulièrement instable, car miné par les affrontements inter-touaregs et intercommunautaires.

Ce scénario du pire est sans doute improbable ou du moins instable, car ni l’Algérie, ni la communauté internationale occidentale, ni AQMI n’accepteraient son établissement dans la durée. Des combats auraient alors toutes les chances de se développer entre le GSIM et EIGS et avec des forces d’intervention étrangères.

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Les risques des scénarios 2, 3, au pire 4, et de glissement du scénario 2 vers les scénarios 3 ou 4 qui pourraient résulter in fine d’une tendance à la dégradation observable au Mali depuis plusieurs années, peuvent être conjurés par une mobilisation nationale malienne et internationale qu’il faut entreprendre et encourager, pour un redressement (scénario 1 ou au minimum 1 bis) d’intérêt général.
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