ANALYSES

Éthiopie : des élections, oui.. mais tout reste à faire !

Tribune
28 mai 2021
Par Dr Patrick Ferras, président de l’association Stratégies africaines, enseignant à IRIS Sup’

Les élections en Éthiopie se dérouleront le 21 juin 2021. Elles permettront principalement de renouveler The House of Peoples’ Representatives. Le parti ou la coalition qui remportera cette élection désignera le Premier ministre qui détient le pouvoir exécutif. L’enjeu est important d’autant que la situation économique, sécuritaire et politique reste très en dessous des promesses d’Abiy Ahmed aux commandes depuis trois ans.

Sur le plan économique, l’inflation atteint des niveaux élevés[1] (plus de 16 %), la monnaie nationale (Birr) a perdu près de 50% de sa valeur en un an et les prix se sont envolés entraînant son lot de pauvreté et d’insatisfactions. Un professeur de l’université d’Addis-Abeba notait que l’Éthiopie « might end up becoming a fragile/failing state » si des mesures urgentes ne sont pas prises[2].

En matière politique, le raz de marée attendu des enregistrements pour les élections n’a pas eu lieu et les Éthiopiens s’inscrivent dans une forme de résistance passive et n’attendent rien de ces nouvelles élections. Abiy Ahmed sera très probablement réélu, mais les difficultés s’enchaînent sans que l’espoir d’une situation meilleure à court ou moyen terme soit envisageable. Au sein même de sa base ethnorégionale (oromo), il est loin de faire l’unanimité. Les centaines de milliers de déplacés ne seront pas enclins à voter au vu de leur situation.

La dimension sécuritaire est de plus en plus instable. La majeure partie des régions-États voit les conflits se durcir. La Law Enforcement Operation lancée depuis la nuit du 3/4 novembre dans le Tigré n’a pas atteint son objectif majeur, l’arrestation d’environ 70 leaders du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) malgré l’aide des forces armées érythréennes et des milices Amhara. Les exactions commises ont donné lieu à des rapports accablants, mais les réactions pusillanimes de la communauté internationale ne peuvent que surprendre.

Ces élections laisseront un goût amer. En effet, le peuple tigréen ne participera pas à ce moment important de la vie d’un État. Environ six millions d’Éthiopiens ne seront pas autorisés à voter, ce qui sera interprété comme une punition vis-à-vis de ce peuple qui avait libéré l’Éthiopie de la dictature de Mengistu en 1991 après dix-sept années de combats[3]. La Constitution éthiopienne ne prévoit pas une situation aussi inédite[4].

L’Union africaine ne dit plus un mot depuis le simulacre de médiation « d’une équipe de haut niveau » reçue par politesse par le Premier ministre leur ayant fait comprendre qu’il était maître chez lui et que l’opération menée dans le Tigré était menée sans aide étrangère, argument repris auprès du Secrétaire général des Nations unies. Cette institution africaine semble frappée d’amnésie en oubliant sa Charte de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007 (signée et ratifiée par l’Éthiopie). Le point 7 de l’article 3 précise pourtant comme principe fondamental « la participation effective des citoyens aux processus démocratiques et de développement et à la gestion des affaires publiques ».

Les élections passées, la tâche restera ardue tant les problèmes sont nombreux. Le remplissage du Grand barrage de la renaissance ne permettra pas à lui seul d’effacer la pauvreté et l’insécurité tout en tentant de maîtriser la pandémie actuelle. Quel que soit le Premier ministre issu de ces élections, la difficulté majeure sera de regagner la confiance de l’ensemble des Éthiopiens afin que l’unité du pays soit préservée et que le décollage économique puisse se réaliser.

 

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[1]     Données de la Banque mondiale.

[2]     The Reporter du 1er mai 2021 (Kassahun Berhanu).

[3]     Ils furent aidés par les Érythréens qui formaient une région d’Éthiopie à cette époque.

[4]     Proclamation of the Constitution of the Federal Democratic Republic of Ethiopia 1/1995 du 21 août 1995.
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