ANALYSES

Pas de genou à terre aux Jeux olympiques : le CIO face à la complexité de la politique protestataire

Tribune
27 avril 2021


Le 21 avril 2021, la commission des athlètes du Comité International Olympique (CIO) a publié l’ensemble de ses recommandations en lien avec la Règle 50 de la Charte olympique, concluant notamment que celle-ci devrait être « restructurée », mais essentiellement conservée. Après l’annonce d’une consultation sur le sujet qui avait débuté en juin 2020 à la suite notamment d’une intensification du militantisme sportif, ces conclusions étaient vivement attendues.

Alors que de plus en plus de sportifs et sportives posaient leur genou à terre, geste symbolique venu des États-Unis qui s’inscrit dans la lutte pour la justice raciale et sociale, la Règle 50 du CIO interdisant toute démonstration de nature politique, religieuse ou raciale au sein de ses sites olympiques était particulièrement scrutée. D’autres organisations sportives telles que la Fédération internationale de football association (FIFA) ou la National Football League (NFL) avaient d’ailleurs introduit des mesures qui toléraient ces signes de protestation sur le terrain.

Selon les nouvelles recommandations de la commission des athlètes, qui ont été approuvées par le comité exécutif du CIO, il est désormais certain que le CIO ne suivra pas les pas de la FIFA ou de la NFL. Les recommandations concèdent tout de même certaines formes d’ « expressions des sportifs » au sein du village olympique ou à travers le vêtement sportif, mais les formes précises que pourraient prendre ces expressions restent peu claires.

Quant au podium, au terrain et aux cérémonies officielles, la commission recommande qu’ils soient « préservés ». Ainsi, elle confirme son soutien envers la majeure partie de la Règle 50. Lors des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de Tokyo à l’été 2021 ou des Jeux d’hiver de Beijing en 2022, les signes de protestation comme celui de poser le genou à terre seront donc interdits sur ces sites. Pour justifier son soutien à cette interdiction, la commission cite une étude quantitative réalisée par Publicis Sport & Entertainment et contractée par le CIO.

Étude quantitative : Quelques limites dans la représentation des sportifs  

L’étude de Publicis conclut que 67% des 3 457 sportifs interrogés soutiennent l’interdiction de manifester sur le podium, et que 70% sont opposés aux manifestations sur le terrain et lors des cérémonies officielles. Au-delà de ces chiffres marquants, qui traduisent une opposition largement majoritaire de la part des participants à l’étude, quelques commentaires concernant l’appui de la commission sur cette étude quantitative s’imposent.

Tout d’abord, le nombre de 3 457 participants semble relativement faible s’il est comparé, par exemple, au total des 11 091 sportifs et sportives attendus lors des prochains Jeux olympiques de Tokyo et 4 000 pour les Jeux paralympiques. Quant aux Jeux d’hiver de 2018, ils rassemblaient 2 922 sportifs. Au sein de cet échantillon, les sports les plus représentés sont ceux de « bassin » et « athlétisme » (respectivement 12% des sportifs interrogés évoluant ou ayant évolué dans ces disciplines) et un total de 28% pour la catégorie « autres sports ». Alors que le militantisme sportif varie grandement selon les disciplines, l’écart des sports représentés constitue un problème – cependant mineur – concernant la distribution équitable de l’échantillon.

La disparité des nationalités représentées de l’échantillon pose également un autre problème. Le Comité National Olympique (CNO) le plus représenté est celui de la Chine avec 14% des participants. Le CNO américain est deuxième avec seulement 7% des sportifs interrogés, soit deux fois moins.


Cet écart est important compte tenu des résultats du rapport, qui montrent de fortes tendances nationales. En effet, les CNO chinois et russe sont en grande majorité contre l’expression de leurs opinions politiques en public, alors qu’à l’autre extrémité du spectre, les CNO états-unien, canadien, allemand et britannique y sont plus largement favorables. Par exemple, 87% des participants chinois et 56% des participants russes sont contre l’expression d’opinion individuelle portant sur des sujets politiques lors de conférences de presse, alors que seulement 30% ou moins des sportifs issus des pays occidentaux susmentionnés s’y opposent également. Ces corrélations importantes entre pays d’origine et opinions suggèrent qu’il aurait été plus juste de choisir un échantillon qui aurait représenté les nationalités de manière plus égale afin d’obtenir une vision plus globale.


Si toutes les nations participantes aux JOP étaient représentées de manière égale, il serait quand même probable que l’opposition aux protestations politiques pendant les Jeux reste dominante. Une des premières questions illustrées dans le rapport montre que la moitié (49%) des sportifs n’exprime « jamais » leurs opinions publiquement alors qu’un sportif sur quatre (22%) ne s’exprime « jamais » même dans le cercle privé. Un si faible niveau d’engagement politique de la part des participants – qui ne pose aucun problème en soi, car les sportifs ne devraient pas être obligés de s’engager – mène assez logiquement vers ces statistiques si marquantes, avec deux sportifs sur trois qui s’opposent donc aux comportements militants lors des Jeux en général.

La politique contestataire comme « arme des faibles », pas de la majorité

Cependant, au-delà même de ces détails qui expliquent au moins partiellement les résultats du rapport, qui traduit une grande réticence au militantisme sportif de la part des sportifs eux-mêmes, l’usage d’une étude quantitative afin de justifier le maintien de cette règle par la commission pose néanmoins question.

La protestation est une forme d’expression publique qui vise généralement à modifier les pouvoirs structurels de la société, ainsi elle est souvent rejetée vivement par une partie de la population. Par exemple, le poing levé des athlètes américains Tommie Smith et John Carlos sur le podium des Jeux olympiques de Mexico en 1968, maintenant célébré, a d’abord été largement critiqué par la majorité des Américains. En effet, les efforts des athlètes noirs américains dénonçant l’injustice raciale tout au long des années 1960 ont souvent été reçus de manière hostile. Le geste de Smith et Carlos est maintenant reconnu comme étant le signe de protestation le plus puissant de l’histoire sportive américaine, mais le militantisme sportif reste un sujet clivant.

Le domaine de la sociologie s’intéresse beaucoup aux manifestations et aux mouvements sociaux, qu’il décrit comme « l’arme des faibles », une forme de résistance utilisée par ceux qui n’ont autrement pas assez d’influence pour participer aux politiques « traditionnelles ». En d’autres termes, la protestation permet d’assurer une plateforme et des évolutions sociales à ceux qui ne sont traditionnellement pas entendus dans la société. Alors que la protestation vise généralement à donner du pouvoir aux minorités et/ou aux moins privilégiés, c’est sans surprise que la majorité/les privilégiés – qui ont tendance à accepter un statu quo qui les avantage – vont être majoritairement représentés dans des études quantitatives telles que le rapport de Publicis.

L’imaginaire de « Jeux apolitiques » perdure

La pertinence d’une telle étude, qui est citée comme « contexte » dans la recommandation de la commission des athlètes qui vise à interdire tout signe protestataire sur les podiums, les terrains et lors des cérémonies officielles, est alors largement limitée. Cette approche quantitative allait forcément favoriser la majorité des sportifs – dont certains n’ont jamais été autorisés à s’exprimer librement dans leurs pays et dont les cultures de protestation et les régulations varient grandement – qui s’oppose naturellement à ce genre de pratique sociopolitique tirée des politiques non conventionnelles souvent utilisées par les pans de la population qui sont le moins représentés.

En allant plus loin, la fondation même sur laquelle se base le CIO pour justifier son opposition au militantisme sportif peut être remise en question, ce qui expliquerait aussi la géométrie variable des justifications de ces nouvelles recommandations. Une fois de plus, la défense du principe de « neutralité » de l’Olympisme est citée, cette fois par la commission des athlètes. Ce pilier du mouvement olympique n’a pourtant jamais vraiment été appliqué : les études de l’histoire du sport montrent que les Jeux ne sont pas politiquement neutres. Ce grand événement sportif a été largement politisé, notamment par les pays hôtes, et ce, particulièrement depuis que le sport est devenu un outil de soft power à part entière.

Si le CIO souhaitait organiser des JOP complètement apolitiques, il devrait, par exemple, sanctionner le Comité d’organisation de Tokyo qui présente ses Jeux comme les plus égalitaires et les plus innovateurs de l’Histoire, ayant pour objectif de dépeindre une image moderne et inclusive du Japon sur la scène internationale. Le fait qu’il n’imposera pas ce genre de sanctions, en plus de son attachement à un principe qui n’a jamais été parfaitement appliqué lors des JOP, souligne des inégalités profondes qui demeurent au cœur des structures de pouvoir du mouvement olympique – avec, comme toujours, les sportifs et les sportives qui se situent tout en bas de l’échelle.

 
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