ANALYSES

Tchad : le décès du président Idriss Déby risque-t-il de déstabiliser un peu plus la région ?

Interview
22 avril 2021
Le point de vue de Caroline Roussy


Ce mardi 20 avril 2021, le président tchadien Idriss Déby, au pouvoir depuis 30 ans, est décédé suite à des blessures reçues au combat. Cet événement a surpris le monde entier, générant de nombreux questionnements quant à l’avenir politique et sécuritaire du Tchad, ainsi que la stratégie française dans la région. Le point avec Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, en charge du Programme Afrique/s.

Après 30 ans au pouvoir et une récente réélection, le président tchadien Idriss Déby est décédé le mardi 20 avril 2021 suite à des blessures reçues au combat. Que retiendra-t-on de ce président ?

Idriss Déby Itno venait d’être réélu pour un sixième mandat avec près de 80% des voix. Assez paradoxalement, ce 20 avril, alors qu’il s’agissait sinon de commenter du moins d’observer sans étonnement les bons chiffres égrenés par la CENI, en quelques heures, il s’est agi de tenter de comprendre dans quelles circonstances le président Déby est décédé et quels sont les impacts de son décès tant pour le Tchad que pour le Sahel et l’Afrique centrale. S’il est difficile de dresser un bilan des trente années au pouvoir d’Idriss Déby sur les plans économique et social, et ce en dépit du développement de la manne pétrolière qui a plus sûrement servi à l’achat d’armes qu’à développer son pays (IDH : 187e pays sur 188), le défunt président a à son crédit le fait d’avoir mis en place une armée solide, crédible et bien formée dans un environnement largement hostile, rappelant qu’Idriss Déby était avant tout un chef de guerre. En mars 2020, suite au décès de quelque 90 de ses soldats il lançait l’opération Colère de Bohama, dont il avait pris la tête et qui aurait tué 1000 djihadistes de la mouvance terroriste Boko Haram. Le maréchal Idriss Déby Itno (MIDI) avait pu capitaliser sur ces forces de défense et de sécurité (FDS estimées entre 40 000 et 65 000) et en tirer des dividendes politiques évidents notamment vis-à-vis de ses partenaires étrangers au premier rang desquels la France. Le pragmatisme avait cédé à la cécité, sinon à la complicité, quant à l’organisation d’un processus de démocratisation de façade, Déby s’étant présenté, après avoir neutralisé ses principaux opposants, le 11 avril pour un 6e mandat.

Idriss Déby a été un allié de la France – au demeurant largement soutenu lorsque son pouvoir a été mis en difficulté par des factions rebelles (bombardement d’une colonne en 2019) – laissant ressurgir des manières de faire digne de la Françafrique. Si le Tchad était un allié pilier du G5 Sahel, il était un allié toutefois quelque peu gênant, peu sourcilleux des droits de l’Homme, ce qui peut-être avait décidé le président de la République, Emmanuel Macron, invoquant la situation sanitaire de ne participer qu’en visioconférence au dernier Sommet du G5 Sahel organisé à N’Djaména afin de ne pas figurer sur la photo de famille. C’est toutefois non sans stupéfaction qu’il salue dans un communiqué la perte d’« un ami courageux », un ami n’ayant pas hésité à commettre des exactions, à enfermer ses opposants, etc.,  et qu’il se rendra à ses funérailles, vendredi 23 avril, dans un contexte national instable sujet à des suspicions de coup d’État.  En effet, un conseil militaire de transition, présidé par Mahamat Idriss Déby, fils du président défunt, a été mis en place, en contravention de la Loi fondamentale qui en pareille circonstance prévoit que le président de la République décédé soit remplacé par le président de l’Assemblée nationale et que sous 45 à 90 jours, une élection soit organisée (article 81 de la Constitution). Néanmoins, les dispositions prises pour assurer la succession du clan Déby semblent avoir été savamment millimétrées et l’Assemblée nationale a été dissoute.

Sonné par ces nouvelles et la confusion régnante, le dernier Premier ministre du Tchad (2016-2018) et candidat à la présidentielle 2021, Albert Pahimi Padacké, avec lequel nous avons pu nous entretenir, appelle toutefois à faire front commun contre « la pieuvre islamiste de Boko Haram ».  Succès Masra, président du parti des Transformateurs, et qui fut empêché de se présenter à la présidentielle en raison de son âge – 38 ans tandis que le fils de Déby en a tout juste 37… –  a présenté ses condoléances. Il a par la même diffusé un message de paix, en disant s’opposer à « une transmission dynastique du pouvoir, craignant le chaos d’une solution militarisée jusqu’au-boutiste » [1]. Sur TV5-Monde, il a tenu un discours sans concession pour sortir du logiciel françafricain qui prévaut dans son pays, au mépris des droits de l’Homme, et ce en vue de respecter la constitution et de l’alternance démocratique, dénonçant un coup d’État[2] . Alors que la rébellion est loin d’avoir été matée, que des opposants politiques, des membres de la société civile ainsi que des généraux contestent âprement le coup d’État imposé par le clan Déby, le président Macron opte pour une solution qui l’enferme dans le piège de la Françafrique dont il souhaite ou émet le souhait de s’extraire.

Face à ce décès inattendu, quelles questions peut-on se poser quant à l’avenir de la situation au Tchad ?

Tout le monde est en train d’absorber le choc de l’annonce du décès d’Idriss. Ce décès prématuré comme évoqué précédemment pose de nombreuses questions. Les FACT (forces pour l’alternance et la concorde au Tchad), bien qu’ayant des bases de repli en Libye ou au Niger, et avec un engagement jamais démenti contre le régime Déby depuis plusieurs décennies, ne compteraient qu’entre 1 500 à 3 000 combattants dans leurs rangs, alors que l’armée d’Idriss Déby dénombrerait, quant à elle entre 40 à 65 000 soldats. Le rapport de force était donc plutôt favorable au maréchal, d’où la question de savoir aujourd’hui : est-il mort au front de manière héroïque ou a-t-il été victime d’un coup d’État ? Une version, qui semble plus renseignée, émerge selon laquelle Déby chef de guerre aurait souhaité négocier avec les rebelles et aurait été tué d’une balle au cours desdites négociations. Le temps seul permettra de savoir ce qu’il s’est effectivement passé.

À ce jour, l’une des grandes inquiétudes qui ouvre un cycle d’instabilité est de savoir s’il n’y a pas un risque d’implosion du pays, dont la cohésion avait été maintenue certes de manière artificielle par l’autoritarisme et la main de fer du défunt président. Les hypothèses d’un délitement et d’exactions intercommunautaires ne sont pas à négliger, dans un contexte de confusion dont les terroristes pourraient à chercher à tirer profit.

 

Après un tel événement, quid de Barkhane et des relations franco-tchadiennes ?

L’armée d’Idriss Déby était une des armées les plus solides de la région, sur laquelle la France s’appuyait, tout comme elle peut compter sur la Mauritanie. Il avait été décidé lors du Sommet de N’Djamena en février que 1 200 soldats tchadiens soient déployés dans la zone dite des « trois frontières » (Mali, Burkina Faso, Niger), et que le nombre de soldats français sur le terrain, soit le surge (déploiement) de 1 100 militaires supplémentaires décidé lors du sommet de Pau en 2020, soit revu à la baisse, en vue d’une invisibilisation progressive de Barkhane. Si cette question, d’une baisse des effectifs français, avait été remisée lors du Sommet de N’Djamena, en raison de la redistribution stratégique des théâtres d’opération : 1. « décapitation » des groupes djihadistes affiliés à AQMI au Mali par Barkhane et les Famas et 2. sécurisation des trois frontières par le Tchad, après un démantèlement partiel de l’EIGS par Barkhane au cours de l’année 2020.

Le décès du président tchadien semble remettre en cause une énième fois la stratégie française dans la région, démontrant suffisamment l’adoption d’une tactique des petits pas. Ce qui est certain, c’est que ce décès ouvre un cycle d’instabilité sur le plan intérieur, mais également dans la sous-région considérant qu’elle est déjà en très grande difficulté et que les 1200 soldats seront peut-être nécessaires à la sécurisation sur le plan intérieur du Tchad. La France perd un allié sérieux dans l’élaboration de sa stratégie au Sahel, tandis qu’elle est en difficulté dans la mise en place de la Task Force Takuba. Le plan prévisionnel entre européanisation et sahélisation des solutions prend l’eau et c’est Barkhane qui risque une nouvelle fois de trinquer, à un an de la présidentielle française. Le maître des horloges semble décidément contraint par la temporalité des événements.

Plus généralement, même si le Tchad n’est pas un des pays qui accueille une base permanente de l’armée française en Afrique, N’Djamena est un des trois points d’appui permanent de Barkhane au Sahel et la France dispose également de deux emprises militaires à Abéché dans l’Est du Pays et à Faya-Largeau au Nord. D’autant que le Tchad est le pays qui dispose de l’armée la plus capable au sein du G5 Sahel, un allié irremplaçable dans la stratégie française tant dans la période actuelle que dans la stratégie de sortie de crise au Mali qui repose sur la solidité du G5 Sahel. À tout le moins, c’est bien une période d’incertitude qui s’ouvre.

 

[1] https://www.facebook.com/succes.masra, 20 avril 2021

[2] https://www.youtube.com/watch?v=xvFkLfGShlo , 21 mars 2021
Sur la même thématique
Après Barkhane, quel avenir pour le Sahel ?