ANALYSES

Au Bénin, un cycle de régression démocratique sans précédent

Tribune
30 mars 2021
Par Frédéric Lejeal, journaliste, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent, suivi d'un entretien Francis Kpatindé, journaliste et enseignant à Sciences Po Paris


L’élection présidentielle du 11 avril, au Bénin, marque un tournant dans un pays réputé pour sa vitalité démocratique. Jamais depuis la restauration du multipartisme, en février 1990, un scrutin ne sera aussi fermé. Seuls trois candidats sont autorisés à se présenter. Déjà qualifiés de faire-valoir par de nombreux observateurs, deux opposants peu connus – Alassane Soumanou et Corentin Kohoué -, affronteront le président sortant, Patrice Talon, après la décision définitive de la Commission électorale nationale autonome (Cena). Vingt dossiers avaient été déposés. Tous les recours formulés devant la Cour Constitutionnelle à la suite de cette décision ont été rejetés.

Cet inquiétant rétrécissement du champ électoral intervient après des décennies de vivacité politique et d’alternances sans heurts. Ce phénomène de régression allié au raidissement du pouvoir ne découle pas tant d’une atonie qui aurait gagné soudainement l’ex-Dahomey sur fond de pandémie Covid 19 que de la brutale confiscation de l’espace public par le chef de l’État lequel avait assuré, la main sur le cœur, ne vouloir faire qu’un seul mandat après sa victoire en avril 2016.

Depuis plusieurs mois cet homme d’affaires ayant fait fortune dans le coton et les intrants agricoles – principales rentes du pays – s’est employé à « neutraliser » tous ses contempteurs. Pour ce faire, deux leviers ont été utilisés. D’une part, l’adoption d’un nouveau corpus de textes législatifs et réglementaires (modification de la Constitution, nouveau code électoral, charte des partis politiques…) destinés à mieux « cadrer » la vie politique minée, selon le chef de l’État, par les logiques partisanes. Depuis son ouverture au multipartisme, le pays connait, en effet, un foisonnement de formations. On en dénombre plusieurs centaines. C’est ainsi qu’une nouvelle disposition de la loi électorale fait obligation à tout candidat d’obtenir au minimum seize parrainages d’élus pour briguer le scrutin. Ce quota peut sembler bas. Il est, en réalité, élevé dans un pays où les institutions constituent une clientèle désormais soumise aux seules instructions du Palais de la Marina, siège de la présidence.

Figure de l’opposition, Joël Aïvo en a fait l’amère expérience. Il n’a pas recueilli le quantum exigé, l’Assemblée nationale et l’écrasante majorité des municipalités étant aux mains du pouvoir. Et pour cause : les partis de l’opposition ont été empêchés de se présenter aux législatives d’avril 2019 et ont boycotté les municipales organisées l’année suivante[1].

Un autre levier réside, d’autre part, dans une « juridiciarisation » inédite. Depuis plusieurs mois les adversaires du régime subissent une chasse aux sorcières rythmée par l’exil de plusieurs personnalités et l’emprisonnement de celles ayant décidé de braver la situation sur le terrain. Allié du chef de l’État en 2016, l’homme d’affaires Sébastien Ajavon s’est réfugié en France avant d’être condamné, en 2018, à 20 ans d’emprisonnement dans une affaire de trafic de drogue qu’il conteste point par point. Début mars, deux membres du parti Les Démocrates, nouvelle formation créée à partir des transfuges des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) de l’ancien président Thomas Boni Yayi, ont été inculpés pour « association de malfaiteurs et terrorisme » par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet). La dirigeante de cette formation, l’ancienne Garde des Sceaux et ministre de la Justice, Reckya Madougou, a été arrêtée à son tour pour un supposé « financement du terrorisme ». Depuis le 5 mars, elle croupit dans une cellule de la prison de Missérété de la capitale, Porto-Novo. De son côté, Galiou Soglo a échappé à une tentative d’assassinat, en février dernier, après avoir déposé son dossier de candidature. Le fils de l’ex-président Nicéphore Soglo, au pouvoir de 1992-1996, est la première personnalité publique confrontée à ce type d’attaque armée. Aucune enquête n’a été engagée à ce jour. Quant au banquier d’affaires et ancien Premier ministre franco-béninois, Lionel Zinsou, il n’a pu se joindre à la bataille électorale, car sous le coup d’une condamnation, en février 2020, à quatre ans d’inéligibilité pour dépassement de ses frais de campagne lors de la présidentielle de 2016.

Ces tendances ayant valeur de « disciplinarisation » pour le pouvoir sont assimilées à une véritable dérive autocratique. Elles surviennent après plus de trois décennies d’ouverture et de débats contradictoires dont le Bénin a tiré son image de bon élève démocratique. Depuis la conférence nationale souveraine, l’ex-Dahomey est, en effet, l’un des tout premiers États africains à réinstaurer le pluralisme après un long régime de parti unique. Une transition d’autant plus exemplaire qu’elle a été lancée avant le discours de La Baule au cours duquel François Mitterrand avait conditionné l’aide de la France aux pays les plus vertueux en matière de gouvernance. Sous le mot d’ordre, « la liberté ne se distille pas »[2] lancé par l’ancien ministre et doyen de la faculté de droit de Cotonou, Robert Dossou, le principe de non-limitation du nombre de partis connu sous le vocable « multipartisme intégral » fut alors entériné.

Lui-même contraint à l’exil en France après avoir été accusé d’une tentative d’empoisonnement de son prédécesseur Thomas Boni-Yayi, Patrice Talon a ainsi pris un virage visant à contenir un « dévoiement démocratique » de plus en plus palpable qui nuisait, selon lui, au bon fonctionnement de l’État[3].

Une décision des plus risquées dans un climat alourdi par les conséquences économiques et sociales de la pandémie Covid 19. « Il est inadmissible que l’engagement politique au Bénin se traduise désormais par l’exil, l’assassinat, l’empoisonnement ou l’emprisonnement », a déploré Nicéphore Soglo dans un communiqué du 9 mars. Alors que les capitales européennes se font discrètes, ce contexte a soulevé les vives critiques du New York Center for Foreign Policy Affairs (NYCFPA) pour qui le Bénin s’avère être le « plus mauvais élève » en matière de libertés publiques en Afrique. Dans un rapport du 18 février, cette organisation indépendante spécialisée sur la politique étrangère américaine évoque même « le plus sérieux recul démocratique de l’Histoire africaine moderne »[4].

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3 questions à Francis Kpatindé, journaliste et enseignant à Sciences Po Paris


Comment expliquer le verrouillage progressif de la scène politique béninoise ? 

Ce verrouillage procède d’une décision du président béninois Patrice Talon de contrôler l’ensemble des leviers de l’État, une démarche indispensable à la pérennisation de son régime. Outre la présidence de la République, où il a été porté par le suffrage universel en avril 2016, il contrôle aujourd’hui la totalité des 83 sièges de l’Assemblée nationale et 71 des 77 mairies que comptent le pays, l’opposition ayant été successivement exclue, grâce à des artifices juridiques et politiciens, des législatives de 2019 et des élections municipales de 2020. Talon a sans doute été poussé à ces extrémités après avoir vainement essayé de faire passer des réformes au cours des deux premières années de son mandat. Il en a conçu de l’amertume et a pris la décision de mettre à la retraite une partie du personnel politique, coupable, à ses yeux, d’entraver le développement du Bénin. Les résultats de cette fuite en avant et cette volonté farouche d’accaparement de la totalité des leviers de commande se passent de commentaires. Des activistes et adversaires sont en prison pour délit d’opinion ou pour des motifs pour le moins discutables comme l’ancienne ministre Reckya Madougou, inculpée pour financement du terrorisme, condamnation d’opposants politiques à des peines délirantes, augmentation exponentielle du nombre des demandeurs d’asile béninois en Europe. Du coup, le Bénin a dégringolé dans les rapports d’Amnesty International, de Freedom House, de Reporters sans frontières. C’est inédit dans l’histoire récente d’un pays qui passait encore, il y a peu, pour un « laboratoire » de la démocratie en Afrique.

Pour quelle raison les formations politiques de l’opposition et les acteurs de la société civile, d’ordinaire si prompts à dénoncer tout recul des libertés dans le pays, semblent subitement inaudibles ?  

En face de Patrice Talon, l’opposition est aphone, éthérée, pour ne pas dire assommée. La répression, sanglante en mars et avril 2019, et la récente tentative d’assassinat d’un des candidats putatifs au scrutin présidentiel du 11 avril 2021 ne suffisent pas, à elles seules, à expliquer cette atonie. L’opposition fait les frais des querelles byzantines en son sein et de la guerre, sourde ou ouverte, qui oppose ses chefs. Elle manque d’imagination, de dynamisme et de stratégie face à un président, certes impopulaire au point d’avoir écarté toute adversité de poids lors des trois derniers scrutins, mais boulimique et tonique.

Sur quels leviers Patrice Talon s’appuie-t-il pour imposer ses orientations ?  

Les sept membres de la Cour constitutionnelle, qui fait office de juge des élections et des libertés, lui sont totalement acquis. Tout comme l’organe de régulation des médias, la Commission électorale, la radio et la télévision nationales. Il a nommé des affidés à la tête des grands corps de l’État, créé une juridiction d’exception, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), qui fait figure d’épée de Damoclès sur la tête des opposants, des activistes, des blogueurs et des jeunes Béninois qui se gaussent de lui sur les réseaux sociaux. Il a même créé une police du Net, à l’affût de la moindre critique dans les forums. Le réseau Internet est coupé à la moindre alerte sociale. Patrice Talon, le « roi du coton », considéré par Forbes comme l’homme le plus riche du Bénin et la quinzième fortune d’Afrique francophone (il pesait l’équivalent de 338 millions d’€ en 2015, selon le magazine financier Forbes Afrique), a par ailleurs profité des cinq dernières années pour étendre sa mainmise sur l’économie nationale. Nombreux sont ses concitoyens à penser qu’il est aux commandes, à l’image de nombreux pays francophones africains, pour un très long bail.

Propos recueillis par F.L.

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[1] Seuls deux partis de la mouvance présidentielle – l’Union progressiste (UP) et le Bloc républicain (BR) – ont été autorisés à se présenter aux législatives du 28 avril 2019. Ils ont engrangé 73 des 83 sièges de l’Hémicycle. La participation s’est établie à seulement 27%, le plus bas dans l’histoire politique du Bénin.

[2] « Robert Dossou, « Le Bénin : du monolithisme à la démocratie pluraliste, un témoignage » in Gérard Conac (sous dir.), L’Afrique en transition vers le pluralisme politique, Paris,  Economica, 1993, p.197.

[3] Voir « La domestication de la modernité démocratique » in Richard Banégas,  La démocratie à pas de caméléon, Paris,  Karthala, 2003, pp.381-422.

[4]  Omar Arouna, The Backsliding of democracy and the deconstruction of democratic institutions, NYCFPA, New York, 19 février 2021.

 

 
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