ANALYSES

Tchad : Idriss Deby Itno, ou les dividendes politiques d’une rente sécuritaire

Tribune
24 février 2021
par Frédéric Lejeal, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent.



Au cours du dernier sommet du G5 Sahel, à N’Djaména (Tchad), le président tchadien Idris Deby Itno a annoncé sa décision d’accroitre les forces du groupe, tentant ainsi de faire oublier la situation intérieure de son pays aux yeux des autres États, et tout particulièrement de la France  qui semble, de Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron, en passant par François Hollande, avoir laissé de côté ses exigences démocratiques lorsqu’il s’agit de sa relation avec le Tchad, partenaire privilégié dans la zone sahélienne. Analyse de Frédéric Lejeal, ancien rédacteur en chef de La Lettre du Continent.

Le récent sommet du G5 Sahel organisé à N’Djaména les 15 et 16 février a permis d’enclencher une inflexion dans la lutte antiterroriste au Sahel. Il a du même coup permis à Idriss Deby Itno, hôte de la rencontre, de s’acheter une énième conduite en annonçant la mise à disposition de 1200 hommes pour renforcer cette force composée de cinq États africains appuyés par la France[1]. Par cette décision qualifiée de « forte et courageuse » par Emmanuel Macron[2], le président tchadien a obtenu l’effet recherché. Emporter le satisfecit de Paris et, plus globalement, de la communauté internationale tout en contraignant cette dernière à poser un voile pudique sur la situation intérieure tchadienne.

Ce sommet s’inscrivait, en effet, dans un contexte tendu lié à la campagne pour la présidentielle du 11 avril prochain. Arrivé au pouvoir fin 1990 après avoir renversé Hissène Habré avec la bénédiction de Paris, Idris Deby Itno s’est une nouvelle fois porté candidat à sa propre succession sous la bannière du Mouvement patriotique du Salut (MPS). En cas de victoire, il entamera un sixième mandat consécutif. Une perspective contre laquelle opposition parlementaire et organisations de la société civile s’insurgent depuis plusieurs mois. Le 5 février, quelques jours avant l’ouverture du sommet, plusieurs personnalités, dont Mahamat Nour Ibedou, secrétaire général de la Convention tchadienne pour la défense des droits de l’homme (CTDDH), ont été arrêtées et inculpées après avoir pris part à une manifestation interdite. Fondateur du parti Les Réformateurs, Succès Masra s’est réfugié à l’ambassade des États-Unis, à N’Djaména. Plus généralement, les cas de privations de liberté, d’exactions de l’armée, de censures des réseaux sociaux ou d’emprisonnements arbitraires abondent sur ce pays dans les rapports de l’organisation Amnesty International.

À Paris, cette situation n’a soulevé aucun commentaire particulier. Contrairement à ce qu’il avait initialement prévu, Emmanuel Macron s’est décommandé à la dernière minute, invoquant le contexte sanitaire pour ne pas se rendre à N’Djaména. Une attitude en apparence désapprobatrice envers son homologue, mais qui vaut surtout pour l’impact négatif que le chef de l’État français aurait retiré de sa présence dans la capitale. Son déplacement à pareil moment n’aurait pas manqué d’interpeller les opinions publiques africaines et afro-françaises. Or, ce registre mezzo voce s’éloigne de la ligne de conduite novatrice que l’Élysée prétend défendre : favoriser la régénérescence des élites du continent en encourageant l’essor d’une nouvelle génération de leaders, de préférence jeunes. En décembre dernier, Emmanuel Macron n’a-t-il pas tancé le président guinéen Alpha Condé, 82 ans, quant aux violentes conditions de sa réélection à un troisième mandat après avoir opportunément modifié la Constitution de son pays ? N’a-t-il pas demandé à la même période au chef de l’État ivoirien Alassane Ouattara, 78 ans, d’ouvrir rapidement le dialogue avec son opposition après les émeutes pré et postélectorales ayant également accompagné sa victoire à un troisième mandat jugé anticonstitutionnel à l’issue du scrutin d’octobre ?

Au Tchad, la France préfère abaisser ce porte-voix démocratique face à l’importance stratégique de ce pays-garnison, pièce centrale de son dispositif militaire en Afrique. Dans la lutte contre les groupes armés djihadistes, N’Djaména est le plus fiable des partenaires. Historiquement rompue à l’art de la guerre depuis les premières incursions libyennes dans les années 1970, son armée porte volontiers le fer. Dotée d’une culture de l’offensive, elle est l’une des rares de la sous-région en capacité de contenir la menace terroriste, voire de riposter. En témoigne l’opération « Colère de Bohama » contre Boko Haram, en avril 2020[3]. Au fil de sa longue présidence, Idriss Deby Itno n’a eu de cesse de transformer cette image et sa stature de chef de guerre en une rente diplomatique dont il retire tous les dividendes sur le plan intérieur. La lutte engagée depuis dix ans contre le djihadisme est une aubaine. Plus son implication dans cette cause est forte, plus les partenaires internationaux sont mutiques sur les réalités de son régime.

Outre Emmanuel Macron, le président tchadien a éprouvé cette stratégie avec les prédécesseurs de l’actuel chef de l’État français. Après avoir critiqué du bout des lèvres l’absence de liberté dans ce pays lors de sa première visite au Tchad en 2012, François Hollande escamote totalement cette thématique, en juillet 2014, lors de l’installation officielle du commandement de la force Barkhane à N’Djaména. Cette décision, qui doit beaucoup à Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense très proche du n°1 tchadien, éloigne les sujets qui fâchent. Quelques semaines avant le déploiement de cette force, Idriss Deby Itno a exigé de Paris de ne pas se mêler de la politique tchadienne, allant même jusqu’à demander à son homologue de garder ses distances avec ses opposants présents dans l’Hexagone[4]. Une demande visant directement Ngarlejy Koji Yorongar. En avril 2016, la réélection vivement contestée d’Idris Deby Itno pour la cinquième fois entraine non pas des commentaires acerbes, mais les félicitations empressées de François Hollande, qui réitère son soutien militaire[5]. Avant l’annonce des résultats, le premier vice-président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) avait quitté cet organisme en dénonçant une mascarade. Pour leur part, les représentants de l’opposition ont refusé de s’associer au dépouillement. La même année, François Hollande ne juge pas davantage nécessaire de revenir sur la disparition de dizaines de soldats tchadiens[6] ou l’emprisonnement de l’opposant Mahamat Ahmat Lazina. Nicolas Sarkozy avait également été confronté au même dilemme. Sous son mandat, Idriss Deby Itno vend cher sa décision de remettre à la France six responsables de l’association Arche de Zoé pourtant condamnés par la justice tchadienne pour une tentative d’enlèvement de 103 enfants orphelins. Après ce geste, Nicolas Sarkozy fut transformé en obligé. Début 2008, il volait au secours de son homologue inquiété par plusieurs mouvements rebelles en appuyant la contre-offensive gouvernementale emmenée par le président tchadien en personne. Surtout, il n’intervint pas outre mesure pour demander des comptes sur la disparition, durant ces événements, de plusieurs figures de l’opposition dont son chef, le mathématicien Ibni Oumar Mahamat Saleh. N’Djaména s’engagea à mener une « enquête internationale » sur cette affaire. Seule une enquête locale déboucha, quelques années plus tard, sur un classement malgré la responsabilité admise des éléments de la garde présidentielle et des Forces armées tchadiennes (FAT) dans cet événement.

 

[1] Organisation de coordination militaire, mais aussi de coopération au développement entre cinq États de la zone sahélienne (Tchad, Mali, Burkina Faso, Niger et Mauritanie), le G5 Sahel « G5S » est lancé début 2014.

[2] « Au sommet du G5 Sahel, Emmanuel Macron écarte toute baisse des effectifs militaires français dans la région « dans l’immédiat » », AFP, 16 février 2021.

[3] « Le succès de l’offensive éclair du Tchad contre les djihadistes sera-t-il durable ? », Le Monde, 13 avril 2020.

[4] « Barkhane : Deby pose ses conditions », La Lettre du Continent n°687, 23 juillet 2014.

[5] « Hollande plébiscite Idriss Déby », La Lettre du Continent n°735, 24 août 2016.

[6] « Le silence de la France sur le sort des militaires tchadiens disparus », Tribune de Marie Debos, Le Monde, 10 mai 2016.
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