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Le Kazakhstan, symbole des succès et des limites des nouvelles routes de la soie

Presse
23 novembre 2020
C’est au Kazakhstan que Xi Jinping a inauguré son initiative des nouvelles routes de la soie (belt & road initiative, BRI) en 2013. Et c’est ce gigantesque pays d’Asie centrale qui s’est rapidement imposé comme l’une des priorités des projets chinois d’investissements dans les infrastructures. Mais c’est aussi au Kazakhstan que les premières limites de la BRI sont apparues, au point de justifier pour Pékin une réactivation de ses initiatives et un réajustement dans la méthode. On relève ainsi que si le projet est globalement accueilli avec enthousiasme et est porteur de perspectives très positives en matière de développement, il suscite dans le même temps des résistances qui concernent tant les conséquences de cette véritable révolution que sa finalité.

Le Kazakhstan, partenaire indispensable pour Pékin au cœur de l’Eurasie

Le choix de Nur-Sultan par Xi Jinping pour inaugurer son projet pharaonique témoigne à lui seul de l’importance que le Kazakhstan revêt pour Pékin. Cette importance n’a cependant pas été exhibée pour la première en 2013, Pékin travaillant déjà sur plusieurs projets permettant de désenclaver certaines de ses provinces occidentales, notamment le Xinjiang. De facto, le principe des nouvelles routes de la soie existait donc avant d’être officiellement formulé, et l’ouverture vers l’ouest de la Chine – qui répond à des impératifs économiques autant qu’à l’évocation d’un passé glorieux – s’est rapidement imposée. La création de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), en 2001, avait déjà pour objectif de sécuriser une zone dans laquelle la Chine avait des ambitions économiques importantes. Exportateur de ressources naturelles et de denrées alimentaires, le Kazakhstan – dont le positionnement géostratégique mérite une attention beaucoup plus manifestée de la part des Européens et, notamment, de la France, partenaire stratégique depuis 2008 – est aussi pour la Chine un partenaire commercial indispensable avec lequel les échanges n’ont cessé de croître. Selon Pascal Lorot, représentant spécial du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères pour la diplomatie économique en Asie centrale, s’exprimant sur Twitter : « …le cœur de l’Eurasie, le fameux heartland si cher à Halford Mackinder, se situe en Asie centrale, une région carrefour dont l’importance stratégique ne cesse de se renforcer avec les nouvelles routes (chinoises) de la soie ».

Côté kazakhstanais, et comme dans la plupart des autres anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, l’appellation « nouvelles routes de la soie » permet de glorifier un passé lointain et souvent imaginé à l’instar des contes et légendes des Mille et une nuits, et ainsi de s’inscrire dans une dynamique de développement à la fois économique mais aussi civilisationnel. Aussi les dirigeants de ce pays ont immédiatement adhéré aux projets chinois en ce qu’ils offrent des perspectives de développement considérables.

Khorgos et ses limites

Khorgos, ville frontalière chinoise avec le Kazakhstan, est le symbole visible de la coopération entre les deux pays, mais aussi des difficultés que la Chine rencontre dans sa stratégie d’ouverture vers l’Asie centrale. Khorgos est pensée comme un parc d’attraction du développement chinois à destination des populations centrasiatiques. Elle incarne cependant tout à la fois la désillusion caractérisée des commerçants chinois et une illusion peu payante vis-à-vis des populations d’Asie centrale. A la frontière avec le Kazakhstan, les planificateurs de Pékin voulurent faire de cette petite ville l’un des plus grands centres de distribution d’Asie centrale, un « port sec » avec des entrepôts et un parc industriel. Les plans remonteraient à un accord signé par les présidents chinois Hu Jintao et kazakhstanais Noursoultan Nazarbaïev lors d’une réunion de l’OCS en 2005, bien avant que l’on parle de Nouvelles Routes de la Soie. La Chine a également souhaité attirer des commerçants de toute la Chine à Khorgos, grâce à des réductions d’impôts et des loyers à bas prix. Mais la réalité n’est pas conforme au projet, et Khorgos ressemble aujourd’hui d’avantage à une zone dans laquelle s’échangent des produits hors-taxe, sorte de marché avantageux pour les Kazakhstanais qui font le déplacement, que comme une véritable plate-forme du développement en Asie centrale. Quant aux Chinois, ils ne sont que peu attirés par cette zone située à plusieurs centaines de kilomètres des principales agglomérations du Xinjiang, notamment Urumqi. Khorgos pourrait ainsi n’être qu’un point de passage, et pas un lieu d’échange comme cela était au départ souhaité.

Le Kazakhstan comme simple voie d’accès ?

L’immense territoire du Kazakhstan relie la Chine à d’autres pays d’Asie centrale, mais aussi à la Russie européenne. Cet emplacement stratégique est certes un atout pour Nur-Sultan qui attire ainsi les projets dans les infrastructures, ferroviaires notamment, mais se pose également la question de l’importance de ce pays au-delà de son rôle de voie d’accès. Depuis 2016, un service à Téhéran livre vêtements, sacs et chaussures fabriqués en Chine via le Kazakhstan et le Turkménistan. Le Made in China s’expose et repousse les frontières, mais cela profite-t-il à Nur-Sultan, ou le Kazakhstan ne risque-t-il pas de devenir un simple corridor débouchant sur des partenaires essentiels avec lesquels la Chine souhaite accroître ses échanges ?

Se pose aussi la question des bénéfices associés à ces voies d’accès dont le coût est pharaonique. Un train reliant la Chine et Barking, dans l’est de Londres, fut ainsi accueilli avec faste en janvier 2017, inaugurant une ligne transitant par le Kazakhstan. Cependant il n’avait emporté que trente-quatre containers depuis sa gare de départ, Yiwu, transportant des centaines de fois moins que le plus petit des porte-conteneurs. Si le commerce par voie terrestre présente quelques avantages, notamment le temps de transport, il reste moins rentable que le commerce maritime. Et si le seul bénéfice est lié au commerce avec les pays enclavés d’Asie centrale, le coût des infrastructures n’est pas nécessairement justifié. Tout le problème pour Pékin dans sa relation avec le Kazakhstan consiste ainsi à rassurer son partenaire sur l’importance des échanges entre les deux pays tout en ouvrant ses infrastructures dans diverses directions, faisant ainsi du Kazakhstan un carrefour stratégique.

Le nécessaire réveil de la France

Alors que le Kazakhstan s’affirme de plus en plus sur la scène internationale et se fait courtiser par la Chine, la Russie, la Turquie, mais également par nos partenaires allemands, britanniques ou outre-Atlantique décrochant des projets succulents, Paris se contente d’observer des opportunités qui lui glissent entre les mains.

La possibilité d’un déplacement du Président de la République, Emmanuel Macron, prévu avant la pandémie, pourrait ainsi conforter la perspective d’un partenariat stratégique, signé en 2008 et ratifié en 2010, entre Paris et Nur-Sultan, il y a déjà dix ans, comme étant un jalon supplémentaire vers l’intérêt mutuel de l’Union européenne vers l’Asie centrale et vice-versa.
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