ANALYSES

Prévention de l’extrémisme violent / Lutte contre le Covid-19 en Afrique : agendas contradictoires ou croisés ?

Interview
8 juin 2020
Entretien avec Christian Pout, PhD, Ministre plénipotentiaire, Président du think tank CEIDES basé au Cameroun, réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.


L’Afrique est redevenue ces dernières années le théâtre d’actes d’une extrême violence et de terrorisme, cette problématique s’imposant au sein des calendriers nationaux, régionaux et des stratégies d’interventions multilatérales. Qu’en est-il de la prévention de l’extrémisme violent (PEV) dans ce contexte de crise pandémique de Covid-19, notamment pour les acteurs socio-culturels ? Entretien avec Christian Pout, PhD, Ministre plénipotentiaire, Président du think tank CEIDES basé au Cameroun, réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.

Quelles ont été les évolutions de l’extrémisme violent en Afrique centrale et de l’Ouest au cours de ces six derniers mois ?

Avant toute chose, il convient de rappeler que l’Afrique est redevenue depuis quelques années le théâtre d’actes d’une violence inouïe aux origines endogènes et exogènes. Compte-tenu de sa gravité et de ses conséquences, la problématique de l’extrémisme violent s’est imposée au cœur des politiques publiques nationales et régionales africaines, ainsi que des stratégies d’intervention des partenaires multilatéraux et bilatéraux. Toutefois, malgré la multiplicité des programmes conçus en Afrique ou en dehors pour lutter contre cette violence, en vue de consolider la paix et la stabilité, la résolution des conflits constitue encore l’un des principaux obstacles au développement du continent. En effet, la situation de l’extrémisme violent et du terrorisme est devenue particulièrement préoccupante en Afrique au cours de l’année 2019 et du premier semestre de l’année 2020. Une observation de la cartographie de la violence extrémiste, telle que dressée par le Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAERT) montre que, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale ont respectivement été les régions les plus touchées. On y dénombre plusieurs foyers de crise et pléthore de groupes armés. Dans la région sahélienne, notamment, au Burkina Faso, au Mali et au Niger, il a été dénombré, au cours de cette période, près de 800 activités extrémistes violentes (le double par rapport à 2015) impliquant des groupes islamistes militants. Les décès sont estimés à environ 2600 dont une partie parmi les civils et les militaires. À côté des trois groupes considérés comme responsables de la plupart de ces attaques, à savoir : le Front de libération du Macina (FLM), l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et Ansaroul Islam, agissent d’autres groupes affiliés régionaux d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) connus sous le nom de Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimin (JNIM). Il s’agit de groupes comme Ansar Dine, El Marabitoun, la branche de l’Émirat du Sahara d’AQMI, mais aussi, du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO).

De même dans la région du lac Tchad : les deux factions de Boko Haram, la Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati Wal-Jihad (JAS) et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO), sont tenues pour responsables de plus de 765 attaques entre 2019 et mi-2020 dans quatre pays : le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Tchad. Les pertes en vie humaine liées à l’action combinée de ces deux groupes sont évaluées à plus de 3225 décès, une fois encore en augmentation par rapport aux années précédentes. En particulier dans le pourtour du Bassin du lac Tchad, une zone d’extrême fragilité qui abrite des communautés parmi les plus vulnérables, on constate, une nette évolution des activités violentes perpétrées par les groupes islamistes. D’autres groupes extrémistes sont aussi très actifs dans certains pays d’Afrique centrale. Par exemple, la République Démocratique du Congo fait face aux Allied Democratic Forces (ADF) et à l’État islamique en Afrique centrale (EIAC), ou la République centrafricaine où la Lord Resistance Army (LRA) et d’autres groupes tels que les Séléka et Anti-Balaka continuent de sévir. En dehors, des actions perpétrées par des groupes armés clairement identifiés, les conflits communautaires entre éleveurs et agriculteurs pour l’accès à l’eau et aux pâturages, les crimes urbains et les pratiques comme le vol de bétail ou le phénomène des coupeurs de route, deviennent aussi critiques en raison du recours aux armes à feu modernes, désormais préférées aux armes traditionnelles moins mortelles.

Au regard de ce tableau, sommairement présenté, on observe que la situation se détériore chaque jour davantage. La persistance de ces tensions invite à une vigilance supplémentaire, à un renforcement des synergies sur la PEV, et plus urgemment, à un accompagnement efficace des communautés locales, des personnes déplacées de force – personnes déplacées en interne et des réfugiés.

Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a appelé à une trêve en raison de la crise sanitaire. A-t-on observé une régression des activités des groupes extrémistes du fait de la pandémie du Covid-19 ?

La pandémie a trouvé un terreau fertile dans le contexte de vulnérabilité multidimensionnelle de certains États africains que sont les inégalités, le chômage, les tensions sous-jacentes, amplifiées par la faiblesse des capacités institutionnelles. Les conséquences politique, économique et sociétale, de même que les stratégies de riposte mises en œuvre peuvent au demeurant être des facteurs aggravants des conflits, au regard des frustrations supplémentaires qu’elles engendrent. Il convient également de rappeler que parmi les causes de l’extrémisme violent, figurent en bonne place l’exclusion, la marginalisation, l’absence d’opportunités et les griefs contre l’État.

Il ne fait aucun doute que la pandémie a donné un nouveau relief aux activités des groupes extrémistes. Ces derniers ont tout simplement ignoré l’appel à un « cessez-le- feu mondial », lancé par le Secrétaire général des Nations unies en mars 2020, afin d’inviter les parties belligérantes à se concentrer sur la lutte contre la pandémie. Depuis l’apparition du coronavirus, on a, au contraire, observé une tendance haussière des attaques extrémistes. Comme le montrent les chiffres fournis par le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), ayant pour objet la collecte de données, l’analyse et la cartographie des situations de crise en Afrique, « les victimes d’actions liées au terrorisme ont été de 1 167 en avril 2020, soit 59 % en plus par rapport à la même période en 2019 ». Les estimations arrêtées au mois d’avril 2020 laissaient à voir que « le terrorisme en Afrique avait fait deux fois plus de victimes que le Covid-19 (qui avait provoqué 1 500 décès sur le continent à cette même période l’année précédente) ».

Sur le terrain opérationnel, les groupes armés terroristes ont continué leurs activités dans la bande sahélo-saharienne profitant de la focalisation inédite des États sur la lutte contre la propagation du Covid-19. À titre d’exemples, le 23 mars 2020 au Tchad, 98 soldats de l’armée nationale ont été tués par une offensive de Boko Haram à Bohoma (parfois appelé Bouma) dans la province du Lac. Le 25 mars 2020, après l’annonce des mesures de confinement au Mali, Soumaila Cissé, le principal adversaire politique du Président Ibrahim Boubacar Keita, était enlevé à la veille des élections législatives par le Front de libération du Macina. Le 8 mars 2020 à Barga et Dinguila, deux villes situées au nord du Burkina Faso, des massacres non revendiqués ont fait des dizaines de victimes. Plus récemment, le 30 mai 2020, quinze civils, des commerçants pour la plupart ont été tués dans la province de Loroum au Nord, par des groupes djihadistes qui opèrent dans la zone, témoignant du délitement de la situation burkinabè.

Au Cameroun, entre le 13 et le 27 mai 2020, des attaques de Boko Haram ont causé plusieurs morts parmi les forces de défense camerounaises, dans les rangs des terroristes à Soueram (Fotokol), et parmi les civils à Majague (Mayo Moskota). Enfin, en Centrafrique, la ville d’Obo dans le Sud-est a été attaquée le 19 mai dernier par des miliciens appartenant à une branche de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC).

Il apparait ainsi clairement que les groupes extrémistes ont décidé de braver la prégnance de la menace sanitaire pour atteindre leurs desseins. Les États africains ne peuvent donc pas se permettre de réagir sur un seul front, ce d’autant plus qu’il est évident que la détérioration du contexte sécuritaire dans les pays touchés et très exposés à l’extrémisme violent pourrait porter préjudice aux acteurs impliqués dans la PEV, à l’autorité de l’État, en véhiculant au sein de l’opinion publique l’image des gouvernants incapables de protéger les populations contre la pandémie. Ce qui serait une aubaine pour le succès de la propagande extrémiste.

L’insécurité sanitaire liée au Covid-19 n’a-t-elle pas bouleversé la hiérarchie des risques et relégué la PEV au statut de question non prioritaire ?

Certes, il est avéré que la nature spécifique et subite de la pandémie de Covid-19 a considérablement perturbé la marche du monde. Le taux de létalité élevé et les limitations d’actions et de mouvements qu’elle provoque, y compris au plan socio-économique, dans le commerce et les relations financières internationales, poussent et avec raison les États africains à réaménager certaines priorités stratégiques, au profit notamment du secteur de la santé. Il ne faut pas oublier que nos systèmes de santé et nos mécanismes de protection sociale étaient moins préparés que d’autres à un tel choc. Il est, j’en conviens, judicieux de bien se protéger en respectant les consignes données par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et par les autorités sanitaires africaines. Toutefois, cela n’implique pas de rester passif en se laissant dicter des marges d’action essentiellement circonscrites autour du Covid-19. Les mesures de protection supposent que face à l’ampleur des chocs que nous subissons, nous prenions des dispositions rapides et efficaces pour éviter que ne s’aggrave la situation de vulnérabilité critique qui caractérisait certains États en proie à l’extrémisme violent avant la crise. Dès lors, il est nécessaire de faire preuve de réactivité et d’inventivité.

La pandémie a porté un coup à des initiatives de prévention, à l’exemple des processus de dialogue en cours ou des actions d’assistance, de sensibilisation et de formation facilitées par les Ateliers régionaux sur la PEV. Elle a aussi suscité le report de la mise en œuvre des activités du projet « Faire taire les armes à feu en Afrique d’ici 2020 », l’un des plus importants de l’Agenda 2063, ainsi que, celui des activités des stratégies régionales et nationales en matière de PEV des pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) et de la Commission du bassin du Lac Tchad (CBL). Cela suppose déjà de revoir les dispositifs d’intervention et les objectifs fixés.

En considérant le fait que la progression de ce virus tarde à s’estomper, mais également, l’avis de certains experts qui s’accordent à dire qu’il peut perdurer pendant des mois voire des années, les stratégies de riposte continueront à occuper l’espace médiatique. Il semble cependant largement préférable que ces stratégies coïncident avec les impératifs de prévention de l’extrémisme violent et de lutte contre le terrorisme. Cela contribuerait à réduire les dégâts qu’un désengagement, même temporaire, dans la PEV pourrait occasionner. Les groupes extrémistes définissant eux-mêmes leurs agendas, il est à craindre qu’ils continuent de profiter de cette situation tendue pour étendre leur emprise spatiale, renforcer leurs discours de propagande en mettant en avant les failles des États dans la gestion de la pandémie ou encore pour perpétrer des attaques. Un équilibre doit être recherché entre impératif de sécurité et préservation des vies humaines en ces temps difficiles.

Il ne serait d’ailleurs pas exagéré de dire que cette crise sanitaire offre l’opportunité de recentrer le débat sur « l’humain » et d’élargir de façon plus ciblée la couverture des politiques de prévention afin d’assurer sa protection et son bien-être.

 
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