ANALYSES

Mali : ce que dit de la situation l’enlèvement du professeur Dembélé

Tribune
19 mai 2020


Comme dans la plupart des pays dits fragiles, la corruption au Mali est un mal qui contribue à décrédibiliser l’administration et les institutions publiques et qui paralyse aussi l’investissement privé. Le Conseil national du patronat au Mali, (CNPM, équivalent malien du MEDEF) faisait régulièrement part aux missions des donateurs de son exaspération à ce sujet. Confrontées à des malversations de dimension macroéconomique, les instances de contrôle des donateurs ont également régulièrement protesté.

Pour répondre aux exigences des donateurs, les autorités maliennes mirent en place progressivement une série de structures dédiées à la lutte contre la corruption. Un total de huit selon le patronat malien, puisque l’absence de résultats concrets menait régulièrement à la création d’une nouvelle structure…  Ces organismes permirent au moins d’accumuler beaucoup d’informations sur le phénomène. Mais en termes d’action les résultats se sont fait attendre.

Confronté à ce bilan insatisfaisant, le CNPM, inquiet du chômage des jeunes, dans un contexte où des groupes armés recrutent ces jeunes chômeurs, décida de monter sa propre structure, la Plateforme de lutte contre la corruption et le chômage des jeunes, le PCC. Il en confia la présidence à un homme énergique, le professeur Dembélé. En parallèle, le président du patronat, Mr Mamadou Sinsy Coulibaly, eut l’audace de dénoncer publiquement en direct sur les radios et télévisions privées (!) le président de la Cour suprême comme étant le premier des corrompus et celui qui en particulier bloquait toute tentative de réforme et d’assainissement de la justice.

Cette dénonciation publique ne passa pas inaperçue et après diverses péripéties dont une tentative d’arrestation de Mr Coulibaly qui échoua avec un non-lieu du procureur de la commune IV, Monsieur Dramane Diarra, le président de la Cour suprême prit sa retraite quelques mois après la dénonciation. Il n’a toujours pas été remplacé. Depuis, la Plateforme de lutte contre la corruption a utilisé les informations accumulées pour engager une trentaine de procédures et obtenir des arrestations. Le patronat s’est en particulier attaqué à la corruption qui règne dans les commandes militaires et ont circulé les noms de huit généraux plus connus pour leurs activités commerciales douteuses que pour leurs exploits sur les champs de bataille.

Sur ce, le Professeur Dembélé, président de la Plateforme de lutte contre la Corruption (PCC), a été enlevé le 8 mai dernier à Bamako par la Direction générale de la Sécurité d’État, et il est impossible de savoir où il est détenu. La plateforme qu’il dirigeait commençait manifestement à gêner.

La raison invoquée pour son enlèvement ferait suite aux tragiques événements qui se sont déroulés à Sikasso où l’armée aurait tiré à balles réelles sur des manifestants désarmés, faisant trois morts et plusieurs blessés graves dans la population. Le Professeur Dembélé était effectivement intervenu pour rappeler que l’armée ne doit en aucun cas tirer sur des manifestants désarmés.

Mais c’est bien sûr l’efficacité révélée de cette plateforme de lutte contre la corruption qui est en jeu. À cet égard, le Conseil national du patronat du Mali soutient pleinement les démarches engagées par le Professeur Dembélé, et exige sa libération immédiate. Le CNPM demande aussi aux donateurs du Mali la mise en place de mécanismes de conditionnalités sérieux pour toutes les formes d’aide publique, de contrôle indépendant, et le cas échéant de sanctions, et appelle à la suspension de tout programme financier avec le Mali tant que ces conditions ne seront pas remplies.

Tant le problème du kidnapping du professeur Dembélé que l’imposition de conditionnalités précises visant à une pleine transparence des appuis budgétaires actuellement consentis par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international au Mali ont fait l’objet de correspondances appropriées, envoyées par le Groupe Initiative Afrique (GIAF)[1], aux directions générales de ces deux institutions, dont l’une des missions est précisément de réduire la corruption. Un dialogue est désormais engagé à ce sujet entre le GIAF, le CNPM et les directions opérationnelles de ces institutions.

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[1] GIAF : Think tank apolitique, indépendant et libre de parole groupant essentiellement une centaine de décideurs africains de haut niveau. Le GIAF souhaite ici alerter l’opinion sur des méthodes inacceptables et d’un autre temps, qui privent les citoyens de leurs droits élémentaires.








[Note du 23/05-20] Clément Dembélé est désormais libre après plus de 10 jours de détention par la Sécurité d’Etat. Transféré le mercredi dernier au Camp I de la gendarmerie, puis présenté à un procureur, le Président de la Plateforme de lutte Contre la Corruption est rentré chez lui, ce vendredi – Maliweb.net



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