ANALYSES

Lutte contre le Covid-19 : quels étaient les enjeux de la levée de fonds organisée par Bruxelles ?

Interview
5 mai 2020
Le point de vue de Nathalie Ernoult


Le lundi 4 mai, Bruxelles organisait une conférence internationale visant à lever des fonds afin de développer la recherche pour lutter contre le Covid-19. Ce « téléthon mondial » a permis de lever 7,4 milliards d’euros pour développer les outils de lutte contre la pandémie de Covid-19. Quels étaient les enjeux de cette initiative ? Ces fonds seront-ils suffisants ? Comment organiser cette recherche internationale en toute transparence ? Le point de vue de Nathalie Ernoult, chercheuse associée à l’IRIS, co-directrice de l’Observatoire de la Santé mondiale.

Sous l’égide de l’Union européenne, Ursula Von der Leyen et plusieurs dirigeants européens ont lancé ce lundi 4 mai une conférence internationale de donateurs pour tenter de récolter 7,5 milliards d’euros afin de financer la recherche de traitements ainsi qu’un vaccin contre le Covid-19. Pourquoi cette initiative et quel est le signal envoyé au niveau international ?

Cette initiative fait suite au lancement du 24 avril dernier, par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’accélérateur pour les nouvelles technologies pour le Covid-19 « Act accelerator », une forme d’initiative collective qui rassemble divers acteurs qui travaillent dans le domaine de la recherche et de l’approvisionnement de produits de santé au niveau international. Lors du lancement, un certain nombre d’États s’étaient montrés très actifs, notamment la France, mais aussi l’Allemagne, l’Union européenne, ainsi que divers autres pays et régions du monde. Une fois que cette initiative collective de bonne volonté et de coordination avait posé les directives politiques de cette collaboration, il s’agissait de lever des fonds. Cette conférence du 4 mai avait ainsi pour objectif de mobiliser des pays donateurs pour financer la recherche et la distribution de produits de santé afin de lutter contre le Covid-19. En effet, les pays ont manqué d’outils et de moyens, qu’il s’agisse de diagnostics, de traitements ou encore de vaccins, mais aussi plus basiquement d’équipements, notamment de protection du personnel de santé. La levée de fonds a pour objectif de financer la recherche, de multiplier les capacités de production pour que, comme cela a été répété, « personne ne soit laissé pour compte dans le monde ».

L’organisation de cette levée de fonds cherche à montrer la volonté politique internationale d’œuvrer ensemble pour la recherche dans l’unité et la solidarité. Cela a aussi permis d’afficher un soutien des pays à l’OMS, qui est à l’origine avec quelques pays dont la France de cette initiative « Act accelerator », notamment face à l’annonce de Donald Trump de geler les financements états-uniens de l’organisation. Ce mécanisme de solidarité multi-acteurs peut ainsi être également considéré comme un contre-pied pris face à la décision des États-Unis. C’est aussi une occasion de montrer que face à cette crise nous sommes tous connectés et que les pays ont besoin les uns des autres, ont besoin de mutualiser leurs ressources pour chercher, trouver et mettre à disposition de tous, sans discrimination. Les investissements publics consentis sont importants et les décideurs politiques ont exprimé le souhait que le fruit de la recherche soit considéré comme des « biens communs ».

Quels étaient les enjeux de ce « téléthon mondial », notamment au niveau européen ?

Si une prise de leadership au niveau de l’Union européenne et de certains pays européens a pu être observée dans l’organisation de cette initiative, les enjeux étaient bien plus larges. L’Arabie saoudite, à la présidence du G20, a également pris une part active dans l’organisation de cette levée de fonds, démontrant son caractère international. Elle n’est pas seule, de nombreux autres pays de tous les continents et des acteurs philanthropiques ont participé à cette levée de fonds.

Il est certain, cependant, que l’investissement mis par l’Union européenne dans cette initiative avait pour objectif de montrer une Europe solidaire, contrairement à ce qu’il s’était passé au début dans la gestion de la crise du coronavirus, mais plus encore une Europe qui s’inscrit dans une position de leadership par rapport au reste du monde dans la réponse à cette pandémie.

Cela peut-il pallier le retard de réaction de la part des institutions européennes ? Et quelles sont les limites de cette initiative ?

Quand on a pris un retard, on ne le rattrape pas, en revanche cela peut peut-être accélérer la découverte ou la mise à disposition, quand on aura les résultats suffisants, de diagnostics, de traitements et de vaccins. Mais un long chemin reste devant nous.

Concernant les traitements, il y a de nombreux essais cliniques qui sont en cours, mais nous n’avons pas encore de résultats probants. La recherche et le développement d’un vaccin s’organisent sur un temps assez long. On n’a donc pas encore la visibilité et les moyens pour répondre à cette pandémie.

La conférence a permis de lever 7,4 milliards d’euros qui vont être mis à disposition d’un certain nombre d’opérateurs, partenaires publics et privés qui existent déjà, comme Gavi the Vaccine Alliance, le Fonds mondial, UNITAID, CEPI (Coalition for epidemic preparedness Innovations). Mais il y a un certain manque de transparence sur la gouvernance globale de cette initiative. De nombreuses questions semblent se poser, notamment sur la participation ouverte de divers acteurs de la société civile dans les prises de décisions, sur le rôle et la place des pays du Sud sur la sélection des outils les plus appropriés à leur contexte, sur la fixation des prix de ces outils de santé. L’opacité crée la suspicion. Ainsi, une gouvernance beaucoup plus ouverte et moins centralisée paraît souhaitable.

Les 7,4 milliards d’euros sont massivement des fonds publics or, il n’y a pas de conditions attachées à ces financements. On ne sait pas à quel prix seront fixés les produits, on ne sait pas non plus si la mise à disposition des produits de santé sera équitable, ni si les pays auront la possibilité de les fabriquer eux-mêmes sans contraintes. Il n’y a pas de réelle transparence sur les accords passés et ceux qui le seront entre le secteur public (financement de l’État) et le secteur privé. Comme on le sait, si rien n’est négocié ni clarifié avant la signature de contrats dans le domaine de la recherche et de la santé, on peut se retrouver avec des scénarios où les produits de santé seront extrêmement chers, accessibles aux plus offrants et ainsi disponibles pour peu de pays selon certaines conditions. Toutes les données qui seront le fruit de cette recherche devraient être partagées avec tout le monde. Or, dans le cadre de ces contrats, on ne sait pas si la recherche va rester dans les mains de ceux qui l’ont découvert, bien qu’elle soit financée par le secteur public. À partir du moment où le secteur public finance, l’ensemble des données devraient être accessibles et ouvertes à tous.

Si l’ensemble des pays et des dirigeants politiques réclament un bien commun, dans les faits, la question se pose donc des accords passés entre les uns et les autres. Quelle sera la nature des contrats ? Y aura-t-il des conditionnalités attachées à cela y compris dans le domaine des prix, dans celui de la production et de la distribution ? À ce jour, on a très peu de visibilité.

Nous sommes à un tournant, et cette crise, il faut le rappeler, a ouvert les yeux des dirigeants politiques et des citoyens sur les manques et les défaillances des systèmes de santé. Il y a donc là une véritable opportunité pour les dirigeants politiques et l’OMS de se saisir de cette crise pour impulser une nouvelle dynamique et oser sortir des sentiers battus.
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