ANALYSES

Covid-19 en Afrique : pourquoi les propos d’Antonio Guterres ont-ils fait réagir ?

Interview
10 avril 2020
Entretien avec El Hadji Gorgui Wade Ndoye, journaliste accrédité en Suisse et auprès des instances onusiennes à Genève, réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, responsable du programme Afrique/s 


Lors d’une interview accordée le 27 mars à France 24 et RFI, le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a emprunté des accents alarmistes craignant que la pandémie du Covid-19 qui commence de proche en proche à toucher le continent africain, n’entraîne des millions de morts : « Et même si la population est plus jeune que dans les pays développés, il y aura nécessairement des millions de morts ». L’objectif sous-jacent de son intervention était, sans doute, d’alerter la communauté internationale sur la situation africaine, et de déployer d’urgence un plan d’aide de 3 000 milliards de dollars, soulignant que le virus, lors de son transfert du Nord vers le Sud, pourrait muter au risque de gagner en virulence : « (…) s’il y a une mutation, tout l’investissement qu’on est en train de faire pour les vaccins sera perdu. Et la maladie reviendra du Sud vers le Nord », de quoi surenchérir dans l’échelle des peurs. Cette communication politique à des fins de mobilisation a toutefois puisé dans un thésaurus de représentations négatives d’un continent décidément à la traîne, tendant la sébile et incapable de prendre sa destinée en main, évinçant au passage la pluralité des situations africaines, ses capacités de résilience ou même d’innovations et de créativité scientifique. Cette annonce catastrophiste a fait réagir El Hadji Gorgui Wade Ndoye, journaliste accrédité en Suisse et auprès des instances onusiennes à Genève, qui a expressément demandé des excuses de la part du Secrétaire général aux Africains.

Entretien avec El Hadji Gorgui Wade Ndoye réalisé par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, responsable du programme Afrique/s.  Seul correspondant sénégalais et journaliste ouest-africain auprès des Nations unies à Genève, il collabore avec le quotidien national du Sénégal Le Soleil et a fondé, en avril 2004, le magazine panafricain ContinentPremier.com, dont il est le directeur des publications. 

Le Covid-19 touche indifféremment tous les continents et les taux de létalité sont élevés. Près de la moitié de l’humanité est concernée et se trouve confinée. Les conditions dudit confinement sont difficiles à réunir dans certains pays africains : populations vulnérables qui vivent, en majorité, au jour le jour, sans épargne, avec pour certains peu ou pas d’accès à l’eau potable, etc. Considérant ces difficultés, dont vous connaissez tous les contours, pourquoi la déclaration du Secrétaire général de l’ONU vous a-t-elle choqué ?

Il faut relever deux choses dans la déclaration du Secrétaire général des Nations unies. Premièrement, il utilise l’adverbe « nécessairement » affirmant ainsi qu’il y aurait « nécessairement des millions des morts », sans avancer d’arguments méthodologiques scientifiques. Donc on ne saurait savoir d’où sortent ces chiffres alarmistes. Deuxièmement, je lui reproche d’arrimer le soutien financier, du reste nécessaire à l’Afrique, à un autre facteur, selon lequel le continent pourrait re-contaminer le Nord, nous plaçant dans une position de coupables et d’incapables.

Ce sont là des arguments absolument scandaleux de la part du premier diplomate du monde, car il nous rappelle à nous Africains conscients cette littérature européenne du Moyen-Âge et notamment celle du 19e siècle où l’Africain était à civiliser, à sortir des ténèbres, « fardeau de l’homme Blanc ». Tout cela est très sombre et nous renvoie à des pages de l’Histoire peu glorieuses. Antonio Guterres a, certes, voulu attirer l’attention des leaders des pays riches sur les risques qu’encourt l’Afrique s’ils s’enfermaient dans leurs égoïsmes. C’est évident ! Mais sa requête a été maladroite, destructrice, pour l’image de l’Afrique. Par ailleurs, personne n’ignore que les Nations unies ont aujourd’hui beaucoup de problèmes de trésorerie. Il est important aussi que la communauté internationale soutienne les grandes opérations de l’organisation mondiale. J’en suis convaincu. Notons enfin que l’Afrique n’a pas attendu, ni l’OMS, ni les Nations unies, pour prendre toutes ses responsabilités afin de protéger sa population face au Covid-19. L’exemple du Sénégal, sur ce registre, est à saluer. Peut-être que Monsieur Guterres s’est également trompé en s’adressant sur une chaîne française pour parler de l’Afrique, mais une fois encore, sans les Africains, comme si nous n’existions pas et que nous n’avions pas de voix.

Je conviens, cependant, avec lui, que le virus a démontré sa capacité de déplacement et aussi longtemps qu’il y aura une région infectée sur la planète, personne ne sera à l’abri. D’où la nécessité de prendre des mesures exceptionnelles en direction de l’Afrique dont nous savons tous que les installations sanitaires ne sont pas toujours performantes, et ce, dans la majorité des pays, même si nous comptons des médecins parmi les meilleurs au monde. S’il en est ainsi d’ailleurs, c’est que dans la plupart de nos États, le ministère de la Santé est traité en parent pauvre, comme celui de l’Éducation nationale.  Vous vous rappellerez des mesures drastiques imposées aux pays africains avec le plan de l’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI, qui ont pratiquement tué tous les secteurs vitaux et d’émancipation de nos peuples. La responsabilité des institutions de Bretton Woods et la médiocrité de beaucoup de leaders du continent est aujourd’hui plus que jamais à dénoncer face au fatras dans lequel une partie de l’Afrique est confinée.

Lors de la conférence de presse organisée au siège de l’ONU à Genève, où vous êtes correspondant, vous avez exprimé sans ambages votre opinion et avez demandé que M. Guterres présente ses excuses à l’Afrique. Pourquoi ? 

Si Antonio Guterres, qui a fait pas mal de choses pour rapprocher l’ONU et l’Afrique, s’était exprimé en anglais, il ne se serait pas laissé aller aussi légèrement. C’est un francophile, mais la communication en temps de crise est très importante, chaque mot compte et ne saurait souffrir d’imprécision. On ne peut pas – et c’est même indécent – s’adresser directement aux Africains, qui ont traversé quatre siècles d’esclavage, auxquels se sont ajoutés cent ans de colonisation sauvage, de cette manière-là. Je tiens à souligner, par ailleurs, qu’une certaine modestie s’impose à la communauté internationale qui n’a pas réussi, à ce jour, à sortir l’Afrique ni de la pauvreté, ni de l’endettement abusif et illégitime, ni de la persistance de maladies endémiques graves et beaucoup plus dévastatrices que le Covid-19 (paludisme, Sida, etc.).

Quelles réponses vous ont été apportées ? Vous semblent-elles satisfaisantes ? 

Je voudrais commencer par remercier le service de la communication et de l’information de l’ONU, à Genève, qui a bien voulu transmettre mon interpellation au Secrétaire général de l’ONU.

En retour, son bureau, à New York, m’a envoyé une réponse en anglais, qui peut être traduite comme suit : « Le Secrétaire général n’a nullement cherché à blâmer l’Afrique ; d’autant plus que les gouvernements africains prennent au sérieux la pandémie en imposant des mesures de distanciation sociale. Il a abordé la question pour s’assurer que les pays en développement, qui manquent de structures sanitaires adéquates et dont les réseaux de distribution en eaux sont limités, soient assistés en ce moment. Sans oublier qu’il a prévenu des effets du Covid-19, non seulement en Afrique, mais aussi à travers le monde. ».

Cette réponse montre que j’avais raison d’attirer l’attention du patron de l’ONU, qui peut-être ignore qu’il y a une nouvelle génération d’Africains qui en a assez de la résurgence d’un certain discours paternaliste, dont l’impact sur la dignité du continent est extrêmement négatif. La presse occidentale, notamment française, est d’une arrogance sans mesure et sa manière de poser certaines questions ou de traiter certains sujets montre bien qu’elle véhicule des préjugés très ancrés.

S’il en est ainsi, c’est qu’il y a aussi une part de responsabilité du leadership africain. Certains gouvernements ont échoué dans leur mission de protéger leur peuple et de subvenir à leurs besoins.

 
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