ANALYSES

À la croisée des pratiques d’aide et de gestion de crise : les Afriques face à la pandémie

Tribune
30 mars 2020


À l’heure de l’emballement pandémique, médiatique et politique partout dans le monde, les inégalités sanitaires entre les territoires sont d’autant plus saillantes, tout comme le degré de capacité – ou d’incapacité – des États à endiguer la propagation du virus. S’il y a un universalisme à retenir, ce serait certainement l’arrogance. Qui n’a pas pris à la légère les images de cet hôpital chinois construit en dix jours à Wuhan, massivement relayé par les réseaux sociaux ? Combien de Français – et combien en responsabilité – ont ouvertement critiqué les premières mesures de confinement à l’italienne, notre voisin direct ? En réponse aux consignes officielles de mise en place des gestes barrières, la résistance s’exprimait encore mi-mars en se faisant la bise. Le comble a été la tenue du premier tour des élections municipales, quand la plupart des responsables de partis ont estimé que changer les élus locaux, en début de crise sanitaire majeure, n’était pas à risque pour les villes où les maires sortants ne seraient pas reconduits. Les collectivités territoriales ne sont-elles pas en première ligne pour la gestion de crise ? Quel déni de réalité. Au besoin immédiat de réponse logistique rapide s’oppose, en ce moment, des visions à court terme d’équipes de communicants. Si le temps de demander des comptes n’est pas encore venu, plusieurs abcès seront à crever pour tirer toutes les leçons de cette expérience dont on se serait bien passée.

Au vu d’une telle Bérézina en France (septième Produit intérieur brut mondial selon les chiffres 2019 du Fond monétaire international), on ne peut que se demander comment sera gérée l’épidémie de Covid-19 dans les pays moins dotés financièrement. Personne n’est devin, mais les prévisions pour l’Afrique sub-saharienne sont extrêmement pessimistes. Face à cette apocalypse annoncée, les États africains adoptent une politique de repli sur soi, qui semble faire consensus. Depuis quelques jours, le Rwanda a annoncé le confinement de sa population et la fermeture de ses frontières. Les autorités maliennes ont décidé d’interrompre les enseignements dans toutes les écoles du pays, pour une durée d’au moins trois semaines. En Côte d’Ivoire, où l’on comptait 165 cas confirmés dimanche, préfets, maires et forces de l’ordre enchaînent les tournées de sensibilisation dans les maquis, marchés et espaces publics, et Abidjan est désormais une enclave confinée qui protège l’intérieur du pays de possibles contaminations. Au Tchad, tous les lieux de culte sont fermés. Le ministère de la Santé béninois a officiellement annoncé faire d’importants stocks de chloroquine et, à l’instar de nombreux pays africains et extra-africains, le Kenya a suspendu l’intégralité des vols internationaux.

Pour les États d’Afrique sub-saharienne, la peine risque d’être double. L’enjeu, en effet, est de parvenir à gérer la crise sanitaire en interne, politiquement et logistiquement, avec des moyens humains, matériels et financiers limités, tout en réussissant à guider l’aide internationale, pour qu’elle s’imbrique du mieux possible avec les politiques publiques sanitaires nationales, sans ajouter aux problèmes de coordination inhérents à une gestion de crise. Cette incorporation des pratiques d’aide dans les systèmes existants est un défi majeur de gouvernance locale, et chaque État africain navigue ici différemment, les stratèges s’en tirant mieux que d’autres. Dans le contexte actuel de limitations strictes de libre circulation, il est probable que les organisations humanitaires aient du mal à se déplacer et à mettre en œuvre leurs programmes. Il y aura certainement peu d’interventions d’ONG internationales, là où elles ne sont pas déjà implantées. C’est d’ailleurs une des spécificités de cette crise, et il faudra, a posteriori documenter, de manière empirique, l’effet concret des interventions des ONG locales dans la gestion de cette crise sanitaire. En première ligne pour appuyer les systèmes de santé nationaux, les antennes africaines de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des agences opérationnelles des Nations unies s’appuient déjà, dans certains pays, sur les missions onusiennes d’opération de maintien de la paix. C’est le cas en République centrafricaine avec la Mission intégrée multidimensionnelle des Nations unies en République centrafricaine (MINUSCA), qui contribue aux efforts de lutte contre la propagation du virus en envoyant des Casques Bleus contrôler les passagers à la descente des avions. L’approche prônée, pour le moment sur tout le territoire, est la détection systématique des malades et l’identification de leurs contacts pour les placer en isolement. Au Mali, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) se prépare à aller bien au-delà de son mandat, et a mis en place, il y a quelques jours, un groupe de travail dédié à la réponse au Covid-19.

Aussi louables que soient ces pratiques, elles ajoutent à la confusion des genres et aux difficultés croissantes de distinguer ce qui relève du projet politique, de ce qui n’en relève pas. Or, dans ce contexte d’urgence majeure, il est impératif de continuer à réfléchir sur l’articulation des logiques humanitaires à l’offre sanitaire nationale, elle aussi étant pleinement impactée par la situation inédite de crise, et elle aussi devant apprendre à s’adapter vite, en jonglant avec la multiplicité des acteurs qui intervient dans le champ sanitaire. Il est regrettable que cette question de l’articulation soit encore trop peu posée sur les terrains africains. Encore cette satanée arrogance… De même, le poids des recommandations de l’OMS varie encore trop en fonction des pays.

Il est grand temps de redevenir humble et d’apprendre à croiser les pratiques, la crise sanitaire actuelle exposant les vulnérabilités de l’ensemble des pays, qu’ils soient pauvres ou riches. En cela, l’expérience acquise dans les Sud par les ONG est une importante source d’inspiration. Les épidémies à grande échelle n’ont en effet pas manqué dans les pays d’Afrique sub-saharienne – épidémies de méningite à méningocoque, virus Ebola, choléra – et des réponses de masse ont su être apportées. Réciproquement, en Europe, des partenariats sous forme de délégations de service public, entre les territoires et les associations, permettent de comprendre l’importance d’une complémentarité pertinente, là où depuis bien longtemps, l’État ne peut plus tout. Le croisement des pratiques, que l’on observe en ce moment dans certaines villes italiennes, est intéressant, même s’il reste une exception. Depuis quelques semaines en effet, des équipes d’urgence de Médecins sans Frontières interviennent dans plusieurs hôpitaux et en soutien à la médecine de ville. Ce qui est notamment mis en place est le suivi à domicile des personnes qui sortent de l’hôpital, et qui sont souvent des personnes âgées et fragilisées par la maladie. L’intérêt est immédiat puisque cela permet des sorties précoces qui désengorgent les hôpitaux. Les places aujourd’hui sont tellement chères… On ne peut que souhaiter que de telles complémentarités soient activées partout. Pour éviter le pire.
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