ANALYSES

Guinée : une si longue marche vers la liberté

Interview
28 février 2020
Entretien exclusif avec l’ancien Premier ministre de Guinée, président de l’UFDG, Cellou Dallein Diallo, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.


Depuis le premier mandat du président Alpha Condé, en 2010, une réforme de la Constitution est envisagée. Pour rappel, cette dernière avait subi quelques modestes modifications ayant permis la candidature puis l’élection de Condé, puisqu’à l’époque l’âge limite des candidats était fixé à 70 ans tandis qu’il avait 72 ans. Cette disposition devait de fait déjà invalider sa candidature. Il est évidemment difficile de réécrire l’histoire, mais il bénéficiait à cette époque d’un crédit de respectabilité auprès de l’opinion internationale, lui qui n’avait jamais frayé avec aucun des régimes dictatoriaux, et s’était créé une image de résistant, ayant subi successivement durant des décennies la prison et l’exil. Cette aura ne s’était pourtant pas traduite dans les urnes. Lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 27 juin 2010, qui annonçait la première alternance démocratique du pays depuis son Indépendance en 1958, parmi vingt-quatre candidats deux se détachèrent : Cellou Dallein Diallo avec 44 % des voix et Alpha Condé avec 18,8 %. Malgré des alliances de l’UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée), présidé par Diallo, avec d’autres partis dont l’UFR (Union des forces républicaines) de Sidya Touré, arrivé en troisième position avec 14 % des voix ; Alpha Condé, créa la surprise, le 7 novembre 2010, en remportant l’élection avec 52,52 % des voix, laissant cois les observateurs, même sans réelles compétences arithmétiques.

Ce 1er mars 2020, deux enjeux ont été couplés : après plusieurs reports une élection législative ainsi qu’un référendum pour ou contre une révision de la Loi fondamentale. Plusieurs propositions pour la révision de la Constitution, datant de mai 2010, semblent plutôt marquer des avancées progressistes : « école obligatoire jusqu’à 16 ans, élévation à 18 ans de l’âge requis pour le mariage, interdiction des mutilations génitales, de l’esclavage et du travail des enfants, égalité des époux face au divorce, éligibilité ramenée de 25 à 18 ans, obligation pour le gouvernement et les assemblées de compter au minimum un tiers de femmes, abolition de la peine de mort, etc. »[1] Cependant, par-delà ce vernis progressiste, plane, non sans raison, un doute quant aux intentions du président Condé et sa candidature à une 3e mandature. La révision de la Loi fondamentale permettant de ne pas comptabiliser les précédents mandats et pouvant de fait remettre les compteurs à zéro. Depuis plusieurs mois, jouant de l’ambivalence, laissant toutefois peu de place au doute, certains des anciens compagnons de Condé ont pris leurs distances, comme son ancien Conseil, Me Boucounta Diallo, avocat au Barreau du Sénégal ou même le président Issoufou du Niger, qui après deux mandats a d’ores et déjà annoncé son retrait de la vie politique au plus haut niveau.

La population guinéenne lassée d’être suspendue à la décision d’un seul homme manifeste sans relâche depuis plusieurs mois, témoin de son désir d’alternance démocratique. En réaction à cette modification constitutionnelle, une partie de la société civile, des syndicats et différents partis d’opposition ont, depuis 2019, créé un Front national pour la Défense de la Constitution (FNDC). Les cortèges de manifestants se multiplient à Conakry et ailleurs. Plus d’une trentaine de morts sont à ce jour à déplorer et son opposant historique, Cellou Dallein Diallo, lors d’une sortie à bord de son véhicule, au printemps dernier, a essuyé des tirs à balles réelles dont une a touché son chauffeur et l’autre est venue se nicher à quelques centimètres du siège arrière qu’il occupait.

À quelques jours du scrutin, la situation semble bloquée, les deux camps en opposition, au risque de verser dans une insurrection aux lendemains incertains.

Entretien exclusif avec l’ancien Premier ministre de Guinée, président de l’UFDG, Cellou Dallein Diallo, par Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS.

Pourquoi votre parti a-t-il rejoint le FNDC ? Êtes-vous fondamentalement opposé à la réforme de la Constitution ? Ou est-ce seulement la possible nouvelle candidature d’Alpha Condé qui vous a motivé à rejoindre le front ?

L’UFDG n’a pas rejoint le FNDC, mais en est membre fondateur. Je fais partie de ceux qui ont pris l’initiative de créer ce front pour barrer la route à Monsieur Alpha Condé dans ses velléités de changer illégalement la Constitution, à huit mois de la fin de son second et dernier mandat, dans l’unique but de pouvoir briguer, à 83 ans, un troisième mandat.

Le FNDC — qui regroupe des organisations de la société civile, des syndicats, des intellectuels, des artistes, des avocats mais aussi la quasi-totalité des partis de l’opposition qui détiennent 45 % des sièges à l’Assemblée nationale — est déterminé à empêcher par tous les moyens légaux ce coup d’État constitutionnel.

Si la Constitution en vigueur peut être amendée (révisée), elle ne peut pas être abrogée dans sa totalité car elle contient des dispositions intangibles qui garantissent les principes démocratiques et de l’État de droit, notamment le principe de l’alternance démocratique. Le nombre et la durée des mandats présidentiels ne peuvent pas faire l’objet de révision au même titre que la forme républicaine de l’État et la laïcité.

C’est pour contourner ces dispositions intangibles de la Constitution en vigueur que Monsieur Alpha Condé a entrepris frauduleusement de faire adopter une nouvelle Constitution par référendum. Changer la Constitution à huit mois de la fin de son second et dernier mandat au seul motif de se maintenir au pouvoir comme le veut Alpha Condé n’est pas décent sur le plan éthique et constitue un recul de la démocratie et de l’État de droit.

Pourquoi avez-vous décidé de boycotter les élections et le référendum du 1er mars ?

La vocation naturelle d’un parti politique est de participer aux élections, à la condition néanmoins qu’elles soient transparentes, libres et démocratiques. Or, le constat effectué est celui de l’enrôlement massif de mineurs et le maintien dans les fiefs du pouvoir de nombreux doublons et électeurs fictifs d’une part, et d’autre part le refus d’enregistrer, dans les fiefs de l’opposition, des centaines de milliers de citoyens jouissant pleinement de leurs droits civiques en violation flagrante des dispositions du Code électoral.

Il faut rappeler que ces pratiques frauduleuses qui ont commencé depuis l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir ont été fortement utilisées en 2015 dans le cadre de la préparation du « coup KO » qui lui a permis de se faire déclarer vainqueur dès le premier tour de la présidentielle.

En effet, un audit réalisé par l’OIF, l’UE et les NU en 2018 sur le Fichier de 2015 a révélé l’existence de 3 051 773 millions d’électeurs non dé-doublonnés et de 1 564 388 autres sans empreintes digitales. Pour corriger ces anomalies et irrégularités et permettre à la Guinée de disposer d’un Fichier biométrique homogène et sincère, la mission d’audit avait recommandé qu’à l’occasion de la révision de 2019, tous les électeurs se fassent enregistrer systématiquement, faute de quoi ils seraient radiés des listes électorales.

Cette recommandation, qui avait été approuvée au niveau du Comité de suivi du dialogue politique, n’a malheureusement pas été appliquée. Et le Fichier actuel comporte plus d’anomalies et d’irrégularités que celui de 2015 qui a, pourtant, fait l’objet dudit audit. Il compte désormais 7 764 130 électeurs, soit 62 % de la population totale, alors que ce ratio tourne autour de 40 % dans tous les autres pays de la sous-région. Il est de 41,23 % au Sénégal, 31 % en Côte d’Ivoire, 41,58 % au Togo, 40,88 % au Benin, 38,33 % au Burkina Faso, 39,50 % au Mali et 38,58 % au Niger. Dans notre pays il y aurait plus d’électeurs que de personnes en âge de voter !

C’est pour toutes ces raisons que l’opposition a exigé, pour sa participation aux législatives, l’assainissement du Fichier par l’application des recommandations de l’audit, l’extirpation des mineurs et des électeurs fictifs ainsi que l’enregistrement de tous les citoyens arbitrairement exclus.

Je me réjouis du constat fait par l’OIF que ce Fichier ne peut servir de base à une élection juste et équitable.

La mascarade électorale en cours repose sur un Fichier conçu dans l’unique but d’offrir à Alpha Condé une victoire confortable aux législatives, au référendum, et, à la présidentielle de 2020, tout naturellement dès le premier tour.

En ce qui concerne le référendum, comme nous l’avons dit, la Constitution en vigueur ne prévoit nullement une disposition qui permet de l’abroger dans un contexte de continuité de fonctionnement des institutions.

Nous refusons d’être complices d’un changement illégal de Constitution qui ne vise qu’à permettre à Alpha Condé de s’octroyer une présidence à vie. En effet, les prétendues innovations de la nouvelle Constitution figurent déjà dans la Constitution en vigueur et dans d’autres lois de la République (Code pénal, Code l’environnement, Code de la famille). Il en est ainsi de l’enseignement obligatoire, de l’interdiction du mariage forcé ou du mariage précoce, de l’abolition de la peine de mort, de la lutte contre le réchauffement climatique, etc… Ces dispositions peuvent être renforcées, s’il y a lieu, par une révision de la Constitution, par l’adoption de nouvelles lois ou l’amendement de celles qui existent, ou tout simplement par des actes réglementaires (décrets, arrêtés). En dehors du déverrouillage du nombre et de la durée des mandats présidentiels qui font partie des dispositions intangibles, toutes les prétendues innovations auraient pu être introduites à travers les procédures ci-dessus rappelées.

Par contre, on note dans la nouvelle Constitution beaucoup de régressions : la suppression de l’imprescriptibilité des crimes économiques, une forte concentration des pouvoirs dans les mains du président de la République au détriment du législatif et du judiciaire, et même du Premier ministre, la neutralité de l’administration publique et le caractère républicain de l’armée affirmés dans la Constitution en vigueur, ce qui ne l’est plus dans le projet de nouvelle Constitution.

Ne craignez-vous pas une escalade de la violence ? Pensez-vous que le mot d’ordre du FNDC sera suivi ou, au contraire, est-ce que la situation est assez diversifiée territorialement et pourquoi ?

Alpha Condé gouverne par la violence. Depuis son accession au pouvoir, on dénombre plus de 140 victimes tuées à bout portant par les forces de défense et de sécurité lors des manifestations politiques et syndicales. Aucune enquête n’a été diligentée pour identifier les auteurs de ces crimes, et aucune sanction administrative n’a non plus été prise à l’endroit d’un responsable de la police et de la gendarmerie. Le recours aux armes létales par les forces de l’ordre et l’impunité dont elles jouissent en Guinée ont été régulièrement dénoncés par les ONG de défense des droits de l’homme telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch (HRW). Mais les autorités sont restées de marbre. En garantissant l’impunité à la police et aux gendarmes, elles encouragent les crimes et la violence, ce qui mène au bilan macabre de la répression actuelle.

Le FNDC traduit la volonté populaire. Les Guinéens qui soutiennent réellement le changement de Constitution sont extrêmement rares. La volonté du peuple guinéen est d’empêcher Alpha Condé de gouverner à vie et le FNDC exprime cette volonté en demandant la mobilisation populaire pour arrêter ce coup d’État constitutionnel.

Selon toute vraisemblance, deux scénarii non exclusifs se dessinent : un boycott du FNDC et un vote des partisans du président qui permettraient d’avaliser les élections et le référendum. Dans le deuxième cas qui pourrait être revendiqué comme démocratique par le gouvernement, quelles actions ou alternatives envisagez-vous ? Existe-t-il des recours possibles ? Des voies de solutions négociées pacifiques vous semblent-elles, encore à ce stade, crédibles ?

Il y a déjà eu plusieurs démarches pour l’ouverture d’un dialogue entre l’Opposition politique et le gouvernement. Des initiatives ont été prises, notamment par l’Union du Clergé guinéen (UCG), le Conseil interreligieux, les coordinations régionales, et plus récemment par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le FNDC et l’Opposition politique ont toujours marqué leur accord de principe mais Alpha Condé a systématiquement refusé tout dialogue.

Quels scenarii envisagez-vous dans la séquence post 1er mars ? Entrevoyez-vous les prémices d’une révolution citoyenne à l’instar du Balai citoyen au Burkina Faso ?

Le combat que nous menons continuera jusqu’à la satisfaction de nos légitimes revendications et nous sommes confortés dans notre lutte par la détermination du peuple à empêcher ce coup d’État constitutionnel et à créer les conditions d’une véritable démocratie dans notre pays.

En appelant à la démission du président Condé, ne vous enfermez-vous pas dans une position anticonstitutionnelle-Constitution dont vous vous présentez comme le garant, tandis que son mandat n’arrivera à échéance qu’en octobre 2020 ?

Non, notre posture est conforme à la Constitution en vigueur car celle-ci prévoit la destitution en cours de mandat du président de la République en cas de violation de la Constitution qu’il a juré de respecter et de faire respecter.

Monsieur Alpha Condé s’est rendu coupable de violations répétées de la Constitution et devrait être poursuivi pour haute trahison devant la Haute Cour de Justice conformément à son serment. Mais comme il a refusé, à dessein, de créer cette juridiction, sans doute pour s’assurer une impunité totale, le peuple est en droit de tirer les conséquences de cette haute trahison.

Avez-vous encore des attentes particulières à l’égard de la communauté internationale ? Quel(s) serai(en)t le(s) acteur(s) de médiation crédible(s) ? CEDEAO (comme ce fut le cas en Gambie en 2017) ? Union africaine ? Union européenne ? OIF ? Ou vous semble-t-il que la Guinée est laissée seule face à son destin ?

Nous déplorons le silence de la CEDEAO et de l’Union africaine sur le coup d’État constitutionnel en préparation en Guinée et sur le massacre par Alpha Condé de ses compatriotes opposés à ce projet. Nous nous réjouissons de la Résolution en date du 13 février 2020 du parlement européen qui a demandé à Alpha Condé de respecter la Constitution de son pays et les droits et libertés de ses citoyens.

Face aux risques d’embrasement qui guettent la Guinée et la sous-région, il est urgent que l’Union africaine, la CEDEAO et les partenaires historiques de la Guinée usent de leur influence pour convaincre Alpha Condé d’arrêter le massacre de ses concitoyens et de renoncer à son projet conflictogène de troisième mandat. J’ai l’intime conviction que le peuple de Guinée triomphera dans ce noble combat en faveur de la démocratie et de l’État de droit.

 

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[1] Voir https://www.jeuneafrique.com/mag/896561/politique/guinee-les-dessous-du-bras-de-fer-entre-alpha-conde-et-lopposition/
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