ANALYSES

Rester à flot ou couler ? L’impact de la vague Brexit sur le Pacifique

Tribune
11 février 2020
Par Alexandre Dayant, chercheur au Lowy Institute (Australie)


Après 47 ans d’une alliance compliquée et plus de trois ans de débats et de négociations houleuses, qui ont d’ailleurs coûté les mandats de deux Premiers ministres, le Royaume-Uni se sépare enfin de l’Union européenne.

Les débats actuels sur les conséquences mondiales de cette rupture mettent souvent le Pacifique de côté, où le rôle direct du Royaume-Uni devrait s’accroître à la suite du divorce.

L’année dernière, Londres a annoncé son « Pacific Uplift » — une stratégie permettant au Royaume-Uni de se réengager dans le Pacifique — et l’ouverture de trois nouveaux postes diplomatiques, portant à six le nombre de représentations britanniques dans la région. Malgré un manque d’engagement financier, les choses semblaient prometteuses pour un rôle croissant du Royaume-Uni dans la zone. Mais ce qui nous attend est beaucoup plus nuancé, tant l’impact du Brexit devrait se faire sentir sur le commerce, la croissance, l’aide au développement et la collaboration.

Sur le plan diplomatique, il semble que le Brexit ait été positif pour le Pacifique. Après avoir révélé les résultats du vote de 2016 pour quitter l’UE, le Royaume-Uni a cherché à élargir son champ d’action dans le monde. Le gouvernement a annoncé l’ouverture de neuf nouvelles missions diplomatiques, dont trois dans le Pacifique (Samoa, Tonga et Vanuatu) afin « de stimuler la croissance économique, résoudre les problèmes de sécurité et mieux gérer les problèmes climatiques ». Selon le Premier ministre britannique, Boris Johnson, « ces nouveaux postes diplomatiques se trouvent dans des régions qui offrent un potentiel et des opportunités énormes aux entreprises britanniques après le Brexit et nous les aiderons à approfondir ces relations à travers le Commonwealth ». Il est vrai que si le Commonwealth est utilisé comme véhicule pour la politique internationale de Boris Johnson, alors le Pacifique pourrait jouer un rôle important, car 9 des 54 nations du Commonwealth sont dans la région des îles du Pacifique.

En plus des postes diplomatiques existants aux Fidji, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et aux Îles Salomon, le Royaume-Uni va désormais avoir une meilleure couverture dans le Pacifique que la France, l’Allemagne, Taïwan, l’Inde ou presque n’importe qui d’autre. Seuls l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, les États-Unis et la Chine ont actuellement plus de représentations sur place. Reste à savoir si ces représentations seront accompagnées de fonds permettant de créer un impact durable sur place.

Alors que les opportunités du Brexit pour les pays des îles du Pacifique (PICs) dépendent des variations spécifiques des prix des produits de base (comme par exemple, le sucre), de la distribution de l’aide au développement, d’exportations moins chères vers le Royaume-Uni et de nouveaux accords commerciaux, le risque du Brexit pour les PICs dépend fortement de la santé de l’économie britannique, qui ne s’annonce pas brillante.

En effet, au cours des dernières années, l’incertitude liée au Brexit a ralenti la croissance du Royaume-Uni de 2,4 % en 2015 à un peu moins de 1,2 % en 2019. De plus, le gouvernement britannique a estimé que le Brexit ralentirait la croissance du Royaume-Uni de 6,7 % sur 15 ans.

De son côté, la livre sterling est passée de 1,48 $ (dollar américain) le jour du référendum à 1,32 $ aujourd’hui. Cette dévaluation aide les exportations anglaises, mais augmente les prix des importations provenant du reste du monde, ce qui signifie qu’il sera plus compliqué pour les PICs de vendre leurs produits au Royaume-Uni. Malgré le faible poids des exportations du Pacifique vers le Royaume-Uni en termes de volume d’importation global vers le Royaume-Uni (0,03 %), une baisse de la demande se ferait ressentir de manière disproportionnée dans le Pacifique.

Les Fidji, les Îles Salomon et la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG) seraient les économies les plus touchées par un ralentissement économique / dévaluation de la livre au Royaume-Uni. En effet, les Fidji envoient jusqu’à 6,4 % du total de leurs exportations vers le Royaume-Uni (composées de produits alimentaires [72,31 %], textiles et tissus [7 %]) tandis que les Îles Salomon en envoient en moyenne 6,14 % par an (sur la période 2011 – 2016, pour laquelle nous disposons des données les plus complètes). La Papouasie-Nouvelle-Guinée, pour sa part, envoie près de 3 % de ses exportations chaque année au Royaume-Uni. Malgré cette faible exposition, un ralentissement de l’économie britannique pourrait avoir un impact négatif sur ces exportations.

Ce qui est plus inquiétant, c’est qu’une décélération de l’économie britannique pourrait potentiellement conduire à un ralentissement économique européen. Cela impliquerait donc une baisse de la consommation européenne, à laquelle la plupart des PICS sont liés. Par exemple, les Îles Salomon sont parmi les plus grands partenaires commerciaux de l’UE dans la région Asie-Pacifique (en termes d’exportations en % de leur PIB, avec 6 % du PIB en 2018), suivies de la PNG (4,5 %). Les Îles Marshall (RMI) arrivent en tête de liste avec un taux ahurissant de 158 % du PIB (2018) — presque exclusivement lié à ses activités de registre maritime (qui ne contribuent malheureusement au budget du RMI qu’à hauteur de 5 millions de dollars par an). Ces pays courent donc un risque important d’être affectés par tout changement potentiel dans la dynamique commerciale de l’UE.

Enfin, le Brexit pourrait partiellement affecter la région du Pacifique par d’autres canaux, par exemple via la distribution de l’aide publique au développement anglaise.

Selon la Lowy Institute Pacific Aid Map, sur la période 2011-2017, le Royaume-Uni a soutenu le Pacifique avec 3,5 millions de dollars d’aide financière par an — alloués principalement aux Fidji (26 %), au Vanuatu (20 %), à la Papouasie-Nouvelle-Guinée (18 %) et les Îles Salomon (12 %) — qui le positionne comme le 24e pays donateur de la région, avec 0,15 % de l’aide totale sur la période. Un ralentissement de l’économie britannique pourrait réduire l’aide — certes petite, mais importante — qu’elle fournit à la région.

Plus inquiétants encore, ces montants ne tiennent pas compte des contributions du Royaume-Uni au Fonds européen de développement. En 2018, le Royaume-Uni a dépensé 1,93 milliard de dollars américains d’aide au développement — soit 11 % de son budget d’aide — par le biais de l’Union européenne. À l’heure actuelle, l’avenir de cette contribution n’est toujours pas clair. D’ailleurs, l’impact de la sortie du Royaume-Uni menace déjà les pays d’Europe de l’Est, qui craigne de recevoir un moindre soutien financier de la part de l’UE.

En résumé, si l’empreinte de la Grande-Bretagne dans Le Pacifique est marginale, l’effet du Brexit sur l’UE pourrait affecter la région, d’une manière ou d’une autre. À long terme, les effets dépendront de ce qui est négocié entre le Royaume-Uni, l’UE et les pays des îles du Pacifique, et de la manière dont le Pacifique s’inscrit dans la vision du Premier ministre Johnson d’une « Grande-Bretagne mondiale » post-Brexit.
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