ANALYSES

Les perspectives de développement du Pacifique en 2020

Tribune
21 janvier 2020
Par Alexandre Dayant, chercheur au Lowy Institute (Sydney, Australie)
 


À l’aube de l’année 2020, le monde se réveille sur un coussin d’incertitudes. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine affaiblit l’économie mondiale, les instabilités au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique latine affolent l’opinion publique et l’impact du changement climatique se généralise. En conséquence, la croissance mondiale en pâtit et décélère de 3,7 % en 2018 à 3,2 % en 2019, traduisant l’incertitude générale liée aux tensions commerciales et géopolitiques.

Paradoxalement, 2019 a été une année plutôt réussie pour le Pacifique, dont les estimations de croissance ont été revues à la hausse par la Banque asiatique de Développement, de 3,5 % à 4,0 %. En effet, le rebond des industries extractives en Papouasie-Nouvelle-Guinée, la croissance continue du tourisme aux Fidji et l’augmentation des dépenses de construction aux Samoa et Îles Salomon ont grandement contribué à cette performance.

Cependant, de nombreux évènements à venir compromettent la pérennité de cette situation. Tout d’abord, une flopée d’élections va animer la région cette année, avec cinq élections nationales (Kiribati, Niue, Nouvelle-Zélande, Palaos et Vanuatu) et deux référendums sur l’indépendance (dans l’État de Chuuk en Micronésie, et en Nouvelle-Calédonie). Prédire comment le paysage politique va évoluer est difficile. En effet, il ne faut pas sous-estimer une région qui a, au cours des douze derniers mois, offert plus que son lot d’étonnements, avec par exemple un renversement de gouvernement en Papouasie-Nouvelle-Guinée, un changement de reconnaissance diplomatique aux îles Salomon et à Kiribati, ainsi qu’un vote plus serré qu’attendu lors du référendum d’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Sans compter un résultat sans précèdent au vote d’Indépendance à Bougainville, à hauteur de 97,7 %, une décision qu’il reste maintenant à implémenter.

À cela s’ajoutent les complications liées au projet LNG dirigé par ExxonMobil à P’nyang en Papouasie-Nouvelle-Guinée, la reprise plus lente que prévue dans certaines économies de la région (Îles Cook, Palaos et Samoa), ainsi que les éternelles contraintes structurelles liées à la situation particulière dans laquelle se retrouvent ces petites économies, retirées et isolées, dispersées à travers l’océan. En effet, avec ses coûts domestiques élevés, ses faibles revenus ainsi que sa haute vulnérabilité économique, le Pacifique restera dépendant de l’aide internationale en 2020. Les faibles ressources de financement local ne permettront pas, à elles seules, de combler les besoins gigantesques de la région en infrastructure. L’accès au service d’électricité n’est que d’environ 33 % dans le Pacifique, contre 87,4 % au niveau mondial. L’approvisionnement en eau n’est que de 52,6 % et de 30 % pour les services d’assainissement.

Les principaux partenaires économiques de la région vont donc continuer à jouer un rôle important cette année.

L’Australie, dans un premier temps, devrait continuer l’implémentation de son « Pacific Step-Up », allouant 35 % de son aide à la région — un record autant en termes de volume que de proportion. Cependant, l’actuelle revue du programme d’aide au développement par le gouvernement australien, ainsi que l’édition des stratégies bilatérales de Canberra devraient sûrement impacter la manière dont l’aide australienne est implémentée sur le terrain. De son côté, le nouvel Office of the Pacific devrait annoncer prochainement les premiers projets de sa très scrutée AIFFP (Australian Infrastructure Financing Facility – ou Banque pour le Pacifique), ainsi que l’ouverture de quatre nouveaux postes diplomatiques (Îles Marshall, Polynésie française, Niue et Tuvalu), ayant ouvert ceux des îles Cook et de Palaos en 2019. Finalement, le projet d’électrification de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (connecter 70 % de la population au réseau électrique national d’ici 2030) constituera un élément important de l’action australienne dans la région cette année.

La Chine aura bien entendu un rôle majeur dans l’équation 2020. En effet, depuis 2011, Beijing s’est engagée à dépenser en moyenne $321 millions[1] de dollars par an dans la région. Mais même si les chiffres de la Lowy Institute Pacific Aid Map montrent que l’Empire du Milieu ne dépense qu’environ 21 % de ce qu’elle promet, les montants qu’il va investir cette année devront continuer à augmenter. En effet, en 2019, Beijing a gagné deux nouveaux partenaires diplomatiques dans la région : Kiribati et les îles Salomon, la troisième plus grande économie de la région. Ces deux nouveaux partenaires ont de grands besoins de développement, que la Chine a offert de combler en échange du reniement diplomatique de Taiwan.

La grande inconnue pour l’année à venir reste l’implication des États-Unis dans la région. Dans le Pacifique Nord, la visite, l’année dernière, du secrétaire d’État Mike Pompeo en Micronésie (FSM) et son annonce du début des négociations des « Compacts » — une série de traités accordant aux États-Unis un accès exclusif à l’espace aérien et aux eaux territoriales des FSM, des îles Marshall et des Palaos en échange d’une aide financière — et la réception à la Maison-Blanche des dirigeants des trois États sont clairement des signes encourageants provenant d’une administration américaine imprévisible. En outre, la visite de responsables américains aux Îles Salomon et en Papouasie-Nouvelle-Guinée en 2019, ainsi que le début des travaux sur la base navale de Lombrum annoncent un rôle croissant de Washington dans la région. D’ailleurs, la nouvelle International Development Finance Corp. (DFC) des États-Unis envisage d’augmenter les investissements dans l’Indo-Pacifique, dont le but (non admis) est de contrer l’influence de la Belt and Road Initiative (BRI) de la Chine dans la région.

D’autres pays devraient se rendre plus assertifs cette année, avec en tête de file la France, qui envoie le Président Emmanuel Macron en Polynésie française en avril, afin de soutenir la stratégie française de l’Indo-Pacifique. Il faudra aussi garder un œil grand ouvert sur l’action de nouveaux partenaires économiques, comme l’Angleterre et son Pacific Uplift ou l’Indonésie, et son Pacific Elevation, qui reste d’ailleurs empêtrée dans les problèmes à la fois domestiques et régionaux liés à la Papouasie occidentale.

Finalement, les banques multilatérales de développement devraient continuer de jouer un rôle fort dans la région. Malgré la mauvaise presse et les inquiétudes extérieures, le financement concessionnel reste un élément clé des politiques de développement dans le Pacifique. La dette a augmenté dans la région, mais aucun des pays du Pacifique n’est encore menacé de surendettement, ce qui signifie que ces économies ont géré de manière responsable les risques de dette. Ainsi, de nouveaux prêts pour des projets d’infrastructures devraient être accordés aux pays du Pacifique afin de stimuler l’économie de la région.

En somme, les défis économiques de 2019 déteignent sur 2020, ralentissant potentiellement la croissance de la région. Le rôle des partenaires au développement sera donc encore plus important cette année, ce qui pourrait rendre la région encore plus contestée.

———————————

[1] Not including a AUD $4.1 billion infrastructure project offered by China to Papua New Guinea.
Sur la même thématique
Une Asie plurielle aux enjeux multiples ?