ANALYSES

Livre blanc sur la défense : ce que la Chine veut dire au monde

Tribune
1 août 2019
 


La République populaire de Chine vient de publier un nouveau livre blanc sur la défense nationale au titre évocateur « la Défense de la Chine dans l’ère nouvelle », censé résumer et présenter aux publics étrangers la teneur des grandes orientations stratégiques de Pékin. Plus qu’aux citoyens chinois, c’est en effet avant tout à la communauté internationale que ce livre blanc est réellement adressé, la rédaction d’un document stratégique public relevant d’abord de l’exercice diplomatique. À travers lui, la Chine entend s’adresser au monde ; elle y expose sa vision, ses modes de pensées et ses priorités stratégiques.

La Défense de la Chine dans l’ère nouvelle s’articule autour d’un narratif principal, celui de la Chine forte mais paisible, présentée comme profondément attachée à la paix, soucieuse d’assurer son développement et celui de l’Humanité et consciente de la nécessité de préserver ses intérêts immédiats. Cet exercice de communication relevant de la diplomatie publique de l’État chinois correspond en ce sens à une volonté de diffuser à l’international l’idée selon laquelle la Chine et le Parti communiste chinois ne recherchent qu’une chose : l’avènement d’un ordre centré autour de la paix et de la prospérité pour tous.

L’exercice est délicat : en un seul document, la Chine doit d’une part étaler sa puissance et l’importance des réformes entreprises dans le domaine de la défense et, d’autre part, rappeler son attachement à la paix, son rejet de la violence armée utilisée à des fins politiques et son désir de favoriser la résolution diplomatique des conflits la concernant. Entre autres adversaires clairement identifiés, les États-Unis sont présentés comme l’antithèse de la Chine et accusés « de provoquer et d’intensifier la concurrence entre les puissances mondiales », ou encore d’avoir « bouleversé les équilibres stratégiques » propres à l’Asie orientale. La Chine, a contrario, serait avant tout attachée à la préservation du statu quo et, surtout, le porte-étendard du multilatéralisme. Cette représentation du monde en faveur de Pékin constitue la seconde idée importante portée par ce document.

Quid alors des importantes dépenses consenties par la Chine dans le domaine militaire, estimées à près de 240 milliards de dollars en 2018 par le Center for Strategic and International Studies (CSIS) ? D’après ce livre blanc, celles-ci seraient « raisonnables et appropriées », la réforme des forces armées chinoises, l’acquisition de matériels modernes et le développement de nouveaux systèmes d’arme ne servant in fine qu’à assurer la protection du territoire national et de ses approches maritimes. Il est intéressant de noter, en ce sens, que les données mises en avant par la Chine diffèrent largement des différentes estimations proposées par la Banque mondiale, ce livre blanc mentionnant pour la période 2012-2017 des dépenses militaires moyennes représentants 1,3% du PIB chinois, contre 1,9% pour la Banque mondiale.

Si la Chine affirme que les séparatistes taïwanais ne représenteraient qu’une minorité peu importante, elle assure néanmoins ne pas renoncer à l’usage de la force et se présente prête à prendre « l’ensemble des mesures nécessaires » à la politique d’une seule Chine, une annonce adressée aussi bien aux séparatistes mentionnés plutôt qu’aux puissances étrangères accusées de soutenir l’indépendantisme de Taïwan. Cette déclaration publique doit être interprétée dans un contexte où se multiplient les incidents liés aux transits de bâtiments militaires étrangers dans le détroit de Taïwan, conformes au droit international, mais par essence diamétralement opposés à la politique d’une seule Chine niant l’indépendance de la République de Chine vis-à-vis de la Chine continentale.

La Chine, à travers ce document, n’hésite pas à lister les sujets qui retiennent son attention : en plus des ingérences étrangères en Mer de Chine qu’elle entend dénoncer – alors que ces dernières constituent autant de tentatives afin d’obtenir de Pékin le respect de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) –, la Chine insiste sur son bilan dans le domaine de la lutte antiterroriste, en mettant par exemple en avant la neutralisation de près de 1 600 « gangs terroristes » et l’arrestation de près de 13 000 individus dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. C’est d’ailleurs la seule référence que ce document s’autorise à la communauté ouïghoure, pourtant victime de persécutions généralisées, dénonçant au passage les atteintes des partisans du « Turkestan Oriental » à l’unité de la nation chinoise.

L’État chinois n’hésite plus à mettre en avant son attachement à la sécurité de ses intérêts étrangers ainsi qu’à celle de ses ressortissants, de plus en plus nombreux dans l’Indopacifique, en Afrique et en Amérique du Sud du fait de la multiplication des partenariats et des programmes de coopération. Cette préoccupation, qui augure un renforcement des moyens qui y sont alloués, peut pourtant être interprétée différemment : elle indique une normalisation de la puissance chinoise qui, en admettant que la sécurité de la Chine ne se limite plus à la stricte défense de son territoire et de ses approches territoriales devra non seulement se doter de moyens adaptés à cette nouvelle donne stratégique, mais aussi d’une politique étrangère pensée en conséquence. En même temps qu’elle se renforce, la puissance chinoise se normalise et se rationalise en se rapprochant lentement mais sûrement des pratiques occidentales.

Cette double dynamique de rationalisation et normalisation se retrouve ainsi dans le domaine militaire : la Chine applique au sein de ses armées des réformes ambitieuses, combinant à la lutte contre la corruption celle pour une meilleure allocation des moyens et un renforcement du contrôle du pouvoir central sur les nombreuses branches de la force militaire chinoise, des forces armées conventionnelles aux milices, en passant par le milieu universitaire concerné en faisant passer de 77 à 44 le nombre d’universités dédiées à l’instruction et à la recherche militaire. Les réformes concernent en ce sens aux structures de commandement de l’armée chinoise et doivent autoriser l’émergence à l’horizon 2050 d’une « force armée de classe mondiale ».

Le message contenu dans ce document et adressé au monde est clair : la Chine entend rester maîtresse en sa demeure, l’Asie orientale et l’Asie-Pacifique ; elle regrette la multiplication des ingérences étrangères dans ces espaces et rappelle son attachement à la paix et au multilatéralisme tout en exposant longuement l’étendue de ses capacités militaires. In fine, elle exprime l’importance pour Pékin de l’unité de la nation chinoise, de Taïwan au Xinjiang en passant par le Tibet, et réaffirme sa volonté de combattre l’ensemble des entités susceptibles de s’opposer à ses nombreux desiderata. La situation à Hong Kong, que La Défense de la Chine dans l’Ère nouvelle ne mentionne même pas, devrait en ce sens constituer un nouveau défi pour un État chinois tout aussi attaché à son image qu’opposé aux sentiments réformistes et séparatistes.
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