ANALYSES

Kaboul ne répond plus

Tribune
5 juin 2019
 


Que penser du maelström printanier dans lequel se débat, plus affaiblie que jamais, l’Afghanistan ? Quels mots employer pour décrire cet interminable théâtre de crise où la violence et l’ineptie des acteurs entraînent vers les abysses leurs 35 millions de compatriotes ? Quarante années après l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge, un quart de siècle après le terme d’une douloureuse guerre civile (1989-1992), 18 ans après la chute du régime taliban[1], la population afghane ne pourrait-elle aspirer à autre chose qu’à cette désespérante matrice façonnée de guerres, d’attentats, de mauvaise gouvernance, de corruption, de morts et de blessés par centaines, d’ingérence extérieure et d’ambitions personnelles mal placées ? L’observation du désastre transversal du moment laisse malheureusement la place à peu d’optimisme…

Sur le terrain, le chaos, du Nord au Sud

Le 11 avril, alors même que l’ONU levait l’interdiction de voyager pour une douzaine de responsables talibans (pour ‘faciliter’ les pourparlers de paix menés au Qatar sous l’égide des États-Unis), l’insurrection talibane officialisait le début de son offensive annuelle printanière contre les forces de sécurité afghanes. Cette insurrection ultra-violente ne prit personne par surprise : le 24 mars dernier, l’attaque ourdie par plusieurs centaines de talibans contre des positions de l’armée et de la police, dans le tristement célèbre district de Sangin (province du Helmand, au sud du pays), faisait a minima 70 victimes dans les rangs des forces de sécurité. Le Nord n’était pas non plus en reste de souffrances et d’effroi : le 11 mars, lors d’un assaut taliban contre une de ses bases de la province de Badghis, l’Afghan national Army perdit une compagnie entière (une cinquantaine d’hommes), pendant que d’autres unités (en tout près de 150 soldats) baissaient les armes et se rendaient aux talibans.

La situation ne s’est pas améliorée depuis, à tout le moins pour des forces gouvernementales éreintées, dépassées, aux prises avec l’incurie de leurs dirigeants : lors de la première quinzaine de mai, pas moins de 160 personnels[2] de sécurité (armée et police) sont tombés sous le feu des talibans, dans les provinces de Badghis, de Baghlan (Pul-i-Kumri), de Paktika ou encore d’Herat. Précisons que la hiérarchie talibane a refusé le principe d’une trêve dans les combats durant le ramadan et a étiré plus encore ses velléités de chaos au champ humanitaire, en renforçant les attaques en direction des courageuses ONG présentes au chevet de la population afghane… Mardi 28 mai, dans les provinces de Khost (Est), de Ghor (Ouest) et de Samangan (Nord), une quarantaine de soldats, de policiers et de civils perdaient la vie dans une énième série d’attaques des talibans[3].

Les observateurs s’inquiètent également ces dernières semaines de l’arrivée de combattants affiliés à une autre nébuleuse islamo-terroriste : défait en Irak et en Syrie, Daech s’emploie à redéployer ses éléments vers l’Afghanistan[4], afin d’y étoffer ses rangs et de préserver une partie de ses effectifs. Une ‘relocalisation’ qui ne saurait bien évidemment profiter de quelques manières que ce soit à ses hôtes…

Une scène politique pathétique et sinistrée

Si l’exemple de la concorde et de l’unité nationale devait venir de l’Arg (palais présidentiel) ou de la Wolesi Jirga (chambre basse du Parlement), il y a longtemps que cela se serait su : au printemps 2019, sept mois après un scrutin législatif aussi compliqué à organiser qu’à en décrypter les résultats comptables – avec ou sans fraudes… -, cette jurisprudence constante perdure.

Le 19 mai, la foire d’empoigne surréaliste qui a accompagné la séance inaugurale de la nouvelle chambre basse et la nomination de son speaker en dit suffisamment long sur l’ambiance délétère du moment, et sur la sérénité entourant, lors du trimestre à venir, la préparation du prochain scrutin présidentiel (septembre 2019), où le chef de l’État sortant Ashraf Ghani briguera un second mandat, si toutefois les conditions de sécurité sont réunies[5] pour une telle entreprise.

En attendant, dans l’atmosphère chargée que l’on devine, les uns et les autres fourbissent leurs armes et arguments, nivelant plus encore par le bas les débats[6]. Fort d’un bilan pour le moins contrasté sinon fort maigre, l’administration sortante et son improbable direction bicéphale contre-nature[7] comptent donc convaincre le méritant électorat afghan du besoin de la reconduire dans ses fonctions pour un nouveau quinquennat ; une gageure en soi, mais au fond, dans cette République islamique d’Afghanistan qui en a vu d’autres au niveau électoral, cela ne serait pas la première fois qu’un chef de l’État contesté à la fois par ses administrés, ses collaborateurs, ses soldats et policiers, et au crédit limité hors des frontières nationales, remporte un nouveau mandat…

Pourparlers (pour ne rien dire ?) de paix au Qatar

C’est dans le contexte politique et sécuritaire esquissé ci-dessus que des pourparlers de paix entre la direction des talibans et l’administration américaine se succèdent ces derniers mois, loin de Kaboul, Kandahar ou Washington : Doha, la capitale de l’Émirat du Qatar[8], accueille ces échanges et négociations discrètes qui, à cette heure, demeurent fermés aux représentants du gouvernement officiel afghan, sur injonction rédhibitoire des talibans, lesquels considèrent « illégitime » l’administration Ghani[9]

Début mai, lors de la ­6e session de négociations de paix[10], les échanges auraient notamment porté sur le retrait des troupes étrangères (américaines notamment) du sol afghan, sur les garanties (des talibans) contre le terrorisme, sur les perspectives de pourparlers entre l’insurrection et le gouvernement afghan, enfin, sur les conditions d’un cessez-le-feu national durable. On imagine sans peine combien les échanges entre les émissaires talibans et les représentants de l’administration Trump ont dû être simples… Ce alors même qu’à des lieues de Doha, les talibans, loin de réduire l’intensité des combats accentuaient au contraire leur effort de guerre en multipliant tous azimuts les opérations et attaques… Rien qui ne semble a priori contradictoire aux yeux des interlocuteurs américains et des émissaires talibans.

À noter également qu’une quinzaine d’émissaires talibans étaient conviés le 28 mai à Moscou – une capitale familière du dossier afghan, de plus en plus impliquée dans les entreprises de médiation ces derniers mois – pour participer à une conférence multipartite sur l’avenir de l’Afghanistan.

Au bon vouloir de la Maison-Blanche 

En début d’année, l’actuel locataire de la Maison-Blanche – lequel aime à rappeler que la généreuse Amérique a dépensé depuis 2001 l’équivalent de 780 milliards de dollars en Afghanistan, dont 130 milliards au profit de la reconstruction nationale –  plaidait pour un retrait des troupes américaines[11] (et étrangères) d’Afghanistan selon un calendrier étiré sur 3 à 5 ans. Et Washington de proposer aux talibans des négociations de paix susceptibles, à terme, de les associer à un gouvernement d’unité nationale, pourvu que ces derniers « s’engagent » à interdire l’accès au territoire afghan à tous les groupes terroristes cherchant à attaquer les États-Unis[12]. Des conditions qui apparaîtront bien ténues à nombre d’observateurs, pour employer un euphémisme de circonstance…

Pour ne pas contrarier la sensibilité de cette insurrection fondamentaliste, ne pas assombrir davantage le panorama sécuritaire national et éviter de rendre des comptes à son opinion publique, les autorités américaines ont récemment suggéré au commandement militaire américain en Afghanistan de cesser de cartographier les pans du territoire afghan contrôlés par le gouvernement et par les talibans[13], une initiative à maints égards éclairante sur l’évolution du rapport de force sur le terrain et les chances pour la population de ce pays enclavé de devoir un jour prochain à nouveau vivre sous le joug d’un Émirat islamique d’Afghanistan 2.0.

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[1] Émirat islamique d’Afghanistan, 1996-2001.

[2] Afghan War Casualty Reports (3-9 mai, 10-16 mai).

[3] ‘’Afghan Forces Hit with Wave of Attacks on Eve of Taliban Talks’’, The New York Times, 28 mai 2019.

[4] ‘’After ‘caliphate’ collapse, jihadists head to Afghanistan to plot attacks’’, AFP, 30 avril 2019.

[5] Initialement programmée en juillet, l’organisation de ce scrutin national a déjà été repoussé de deux mois…

[6] ‘’Ex-official Levels New Corruption Accusations at Afghan Government’’, The New York Times, 26 mai 2019.

[7] Associant le président Ashraf Ghani à son challenger malheureux du scrutin précédent (printemps 2014), le Chief Executive (sorte de Premier ministre, sans grande autorité) Abdullah Abdullah.

[8] Où les talibans disposent depuis 2013 d’une ambassade quasi officielle.

[9] La visite à Doha d’une délégation afghane comprenant des représentants du gouvernement a tourné court à la dernière minute le 26 avril après des désaccords (selon les talibans) sur la composition de la délégation.

[10] ‘’Taliban and US Start New Round of Talks in Qatar’’, The New York Times, 1er mai 2019.

[11] En mai 2019, les États-Unis déploient encore 14 000 soldats en Afghanistan ; 8 400 forment les forces de sécurité afghanes, les autres se concentrant sur des missions antiterroristes contre Al-Qaïda et Daech.

[12] ‘’Under Peace Plan, U.S. Military Would Exit Afghanistan Within Five Years’’, The New York Times, 28 février 2019.

[13]  ‘’U.S. Military Stops Counting How Much of Afghanistan Is Controlled by Taliban’’, The New York Times, 1er mai 2019.
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