ANALYSES

Comment la planète va-t-elle se nourrir ?

Presse
11 juin 2022
Interview de Sébastien Abis - Ouest France
La planète n’est plus dans son assiette ?

Au Liban, les prix de l’alimentation ont explosé au cours des trois dernières années, en raison d’une crise multidimensionnelle. Au Canada et aux États-Unis, en Amérique latine, en Afrique ou en Asie, de nombreux pays connaissent une inflation du prix de la nourriture depuis plusieurs mois. Aux chocs sanitaires et économiques s’ajoutent parfois des chocs climatiques, énergétiques et géopolitiques. Un faisceau de tensions qui parfois donc s’embrase autour du seul acte universel, quotidien et vital : se nourrir. Or aujourd’hui, un pays, la Russie, en attaquant tragiquement l’Ukraine, déstabilise le monde sur cet axe stratégique déjà fragile.

Avec quelles conséquences ?

La question de la faim revient en force dans de nombreux pays. Dans le monde arabe, un habitant sur trois souffre de la faim. L’Amérique du Sud est marquée par des violences alimentaires et les classes moyennes qui avaient émergé au début de la décennie 2000 sont menacées de déclassement en raison de la pandémie de Covid-19, y compris dans des grands pays agricoles comme le Brésil ou l’Argentine. En Afrique subsaharienne, l’insécurité alimentaire sévère et modérée atteint 60 % de la population. Chiffres onusiens de 2021 !

Quels sont les risques ?

Face au climat, il peut y avoir la tentation du protectionnisme. On vient de le voir avec l’Inde qui, récemment encore, s’était engagée à prendre le relais des céréales ukrainiennes sur les marchés mondiaux. Mais la vague de chaleur que vient de connaître ce pays avec des températures de 50 degrés dans l’Uttar-Pradesh, a conduit le gouvernement à revenir sur cette promesse pour garantir sa sécurité alimentaire. Climat et spéculation vont intensifier la volatilité des prix. On se dirige vers un monde plus instable. De plus, les mesures protectionnistes affaiblissent les agriculteurs des pays concernés : ceux-ci continuent d’acheter leurs intrants aux prix forts sur le marché mondial, alors qu’ils doivent vendre leurs pro duits à prix faibles sur le marché intérieur. Leur potentiel d’investissement pour la campagne suivante sera restreint.

Qui est menacé par le blocus des ports céréaliers ukrainiens ?

Sans l’Ukraine, une partie du monde regarde avec encore plus de préoccupation la question des approvisionnements en blé. L’Ukraine représente en effet 12 à 13 % des exportations mondiales de blé et la Russie 20 à 22 %. La Russie le sait et en joue. Certains pays vont hésiter à prendre position dans ce conflit pour ne pas indisposer Moscou. En ce qui concerne I’Afrique, l’inquiétude est déjà palpable car on est sur une zone très dépendante des marchés internationaux, pour les céréales et les engrais. Plus rien ne sort des ports ukrainiens depuis 100 jours et il est impossible de savoir ce que le pays va pouvoir produire et récolter dans les prochains mois. Le président sénégalais, également président de l’Union africaine, est allé à Sotchi rencontrer le pouvoir russe, afin d’exposer ces enjeux en cours et à venir.

Vous êtes inquiet ?

La guerre en Ukraine va entraîner des effets en cascade. Les trois mois qui viennent de passer n’ont peut-être pas été les plus durs. Les opérations commerciales sur les marchés avaient été contractualisées avant le début de la guerre en Ukraine. II faut y ajouter une vague de sécheresse qui inquiète plusieurs pays et des incertitudes logistiques qui persistent. Certains pays n’ont pas les moyens de s’approvisionner à des prix si élevés. La crise alimentaire, différente selon les pays, peut s’avérer très grave et durer.

Comment lever ce blocus imposé à l’Ukraine ?

C’est un défi d’une folle complexité logistique. Depuis le 24 février,15 millions de tonnes de maïs et 6 à 7 mil lions de tonnes de blé sont bloquées dans les ports ukrainiens. Pour con tourner ce blocus, il faudrait acheminer ces céréales par le train vers des ports européens et la Commission européenne a annoncé en mai tout mettre en œuvre pour mettre en place des « corridors de solidarité ». Mais on se heurte à de nombreuses difficultés.

Lesquelles ? 

L’écart des rails n’est pas le même. De plus, les quantités transportées par le train sont bien moins importantes. Un vraquier peut transporter 30 000 tonnes, un panamax 60 000 tonnes alors qu’un wagon doit se contenter de soixante-dix tonnes.

Imaginez le ballet logistique. S’y ajoute le manque de personnel pour
effectuer les contrôles phytosanitaires et douaniers en Europe. Les
Nations unies sont en train de saisir la dimension de la crise ukrainienne. Sortir la prochaine récolte ukrainienne, même dégradée, et autrement que par la voie maritime, s’annonce extrêmement compliqué.

Quelles sont les solutions ?

À court terme, on peut compter sur des aides internationales. Certains pays bénéficient du soutien de leurs voisins. C’est le cas de l’Égypte qui reçoit de l’aide du Qatar et de l’Arabie saoudite. Ces deux pays le savent, la taille de l’Égypte fait que sa déstabilisation aurait des répercussions dans l’ensemble de la région. L’Algérie peut compter sur ses recettes de gaz et de pétrole pour payer sa facture de blé. Mais la Tunisie, dont I’économie n’est déjà pas bonne, est très vulnérable. À voir aussi si un corridor humanitaire et militaire parvient à être organisé pour sortir des grains depuis le port d’Odessa, discussion en cours et à suivre avec le dialogue russo-turc la semaine prochaine. L’UE et l’Onu mettent la pression à cet égard, mais Vladimir Poutine, en contrepartie, demande la Ievée des sanctions. Va-t-on faire sauter cette revendication ?

Antonio Guterres parle du « risque d’ouragans de famines ». Vous partagez cette crainte ?

Le monde va subir en cascade les effets du conflit en Ukraine. Et l’Europe a joué un rôle pionnier dans cette alerte. Je pense en particulier à Farm (Food and Agriculture Resilience Mission), un projet lancé dès mi-mars et dont la France est à l’initiative. Emmanuel Macron a été l’un des premiers leaders dans le monde à souligner la dimension agricole et alimentaire de cette guerre en Ukraine, défendant l’importance d’une coordination inter nationale et d’une solidarité avec les pays les plus exposés aux risques. Depuis, le narratif européen agricole évolue aussi, car nous redécouvrons l’existence d’insécurités à nos portes. L’agriculture protège. C’est une activité précieuse, appelée à se transformer et à jouer un rôle clef dans notre trajectoire de décarbonation. Mais elle doit rester nourricière et regardée comme un pilier de notre sécurité.

 

Propos recueillis par Patrice MOYON.
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