ANALYSES

Et le vrai talon d’Achille de l’Europe est…

Presse
13 août 2021
Interview de Rémi Bourgeot - Atlantico
L’Europe compte proportionnellement moins de start-ups que les États-Unis. Comment expliquer ce décalage ? 

Il convient d’abord de rappeler que le succès économique ne se mesure pas par le nombre de start-ups. La plupart des start-ups ne vont nulle part et font faillite au bout de quelques années. La Silicon Valley n’est pas un système à l’efficacité absolue de ce point de vue, et le gâchis de ressources financières et humaines y est considérable du fait de ce manque d’organisation. Malgré les imperfections (majeures) de ce système, c’est l’intégration entre ces nouvelles entreprises, les géants des divers secteurs, les universités et les agences gouvernementales qui donne aux Etats-Unis une force de frappe technologique encore impressionnante au XXIème siècle. Quels que soient les déséquilibres qui accablent le pays, les compétences de pointe y sont inlassablement préservées et développées, par le jeu de cette intégration et d’une fluidité des parcours entre diverses institutions. Les startupers qui réussissent sont assez loin des clichés vides de contenu technologique rabâchés en France. Les nouvelles entreprises qui réussissent aux Etats-Unis sont typiquement lancées par des gens d’une quarantaine d’années ou plus ayant une expérience riche au sein de grandes institutions privées comme publiques et de véritables compétences en sciences (dures). Par ailleurs l’aspect financier est essentiel puisque les start-ups, au-delà de l’exubérance de certaines grandes opérations, parviennent en général, aux Etats-Unis, à se financer à hauteur de leur potentiel technologique.

Pourquoi un manque de startups nuit-il nécessairement à l’économie mais aussi à l’influence des Etats face au reste du monde ? 

L’important réside dans le développement des nouvelles technologies, qui s’agrègent la plupart du temps aux technologies existantes. Le modèle économique qui met les start-ups sur un piédestal repose sur l’idée que cette innovation doit venir de nouvelles structures, qui vont supplanter les anciennes. Dans les secteurs qui réussissent à l’échelle nationale, les choses sont bien plus complexes en réalité. Les nouvelles entreprises sont essentielles mais s’inscrivent, quand elles réussissent sur le plan technologique, dans un environnement bien plus riche de recherche et d’innovation. Les grandes entreprises, quand elles sont une véritable force de frappe technologique, ne disparaissent pas mais jouent progressivement un rôle différent, plus discrets, comme c’est par exemple le cas d’IBM aux Etats-Unis, géant historique qui reste une entreprise très importante du secteur informatique. L’idée que l’on se fait souvent en France du modèle des start-ups, qui sortiraient de nulle part et s’épanouiraient par milliers, sur la base de concepts marketing saugrenus, pour faire vibrer le monde de demain dans une économie par ailleurs en état de pétrification, n’entretient qu’un lien très diffus avec la réalité technologique mondiale.

Fait-on, en Europe et en France, ce qu’il faut pour faciliter l’émergence de startups ? Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ? 

La situation est de nature diverse en Europe. L’Allemagne s’est enfermée, du fait de sa focalisation ultra-exportatrice notamment, sur des technologies en voie de dépassement comme les véhicules diesel et a le plus grand mal à prendre le virage de l’électrique par exemple ou de la digitalisation. Pour autant le pays s’efforce de préserver ses compétences scientifiques, même s’il manque une certaine dynamique d’innovation et de projection dans les nouvelles technologies. Le succès de BioNTech montre que le pays en est encore capable grâce à la préservation du savoir scientifique.

La situation en France est plus préoccupante et relève davantage d’une forme de micro-révolution-culturelle, si l’on considère la destruction des compétences technologiques. Les discours politiques s’affrontent de plus en plus violemment mais communient dans un mélange de formalisme politologique aux accents gérontocratiques et de vide scientifique, entretenant le sacrifice depuis trois décennies, génération après génération, de scientifiques et de gens aux compétences diverses, en vertu du rituel apocalyptique de la « gestion de crise ». La confiscation du débat public et la mise sous tutelle des institutions publiques et privées par ces milieux spécialisés dans le verbiage politologique, sous couvert « d’intelligence économique », qu’ils soient pseudo-socialistes, pseudo-libéraux ou pseudo-souverainistes, et par leurs innombrables vassaux, aura déclassé la réflexion technologique et les compétences qui la nourrissaient.

 

Propos recueillis par Atlantico.
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